Tchorski
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La montagna dimenticata (partie 1/5)

Ce documentaire est dédié a posteriori à Didier Lefèvre.
Merci à Fulvio Fiorentini pour les corrections sur le texte.

Prologue un - Ce récit n’est pas la retranscription exacte de la vérité. Si les personnages ont existé, les lieux et les évènements historiques aussi, le document n’a pas l’intention de décrire minutieusement la vie de ces personnes. Les lettres retrouvées dans les maisons abandonnées ont des contenus trop lacunaires pour pouvoir retisser le récit exact de leurs vies. De nombreux aménagements imaginaires, mais historiquement fondés et vérifiés, ont été réalisés afin de rendre ce morceau de montagne vivant. Il serait dommage de prendre tant d’existence et de n’en faire simplement qu’un article de dictionnaire.

Prologue deux - Le contenu de cette page-ci est inhabituel. Il s’agit d’une petite introduction à un large documentaire en cinq parties. Le sujet s’appelle la montagna dimenticata, qui en italien signifie la montagne oubliée. Ce lieu existe. Certains mots sont en veneto belumat. C’est un patois répandu dans l’Alto Adige du sud et le Veneto du nord. Il a été choisi ce patois parce que c’était un langage véhiculaire fort utilisé dans le monde paysan d’Agordo.

A la Malga Antersasc, il y a le silence.

On en parle d’abord, ici. On en parle avant tout.

Le silence de la Malga Antersasc est dense, il rampe sur les pentes de la montagne en ombres sombres, c’est un sang pâteux. Parfois, le matin, on le sent courir dans les mains entre les doigts. Il colle dans les interstices, comme un liquide poisseux, avant de s’évaporer dans les nuages lents. Quand le brouillard s’épaissit et qu’il devient difficile de voir le bout de son bras, le chant du silence n’est interrompu que par la progression des moutons, le chuintement des pattes dans l’herbe noyée de rosée, le bellement hésitant du chef noir – pour guider le troupeau, peut-être. Lorsque les quelques points blancs sur l’immensité verte passent le ressaut, lorsque ces derniers instants de vie disparaissent de l’autre côté, dans le vallon échancré, alors la mort revient. Le silence d’ici est puissant. Même assis sans bouger, derrière la bergerie à moitié défoncée par les nuits de pluie, on entend sa respiration, on entend le battement de son cœur ; fort. Le silence enveloppe. Il enferme nos vies dans des murs aux contours d’ouate, jusqu’à l’étouffement.

Les terres de la Malga Antersasc sont pauvres. Entre les cailloux éparpillés, résidus de vieux murs de pierres à sec effondrés, l’herbe peine à se frayer un passage. Ce sont des pâtures d’altitude, les roches sont les plus fortes. Dans ce recoin des Dolomiti, il ne faut pas espérer grand-chose. Les falaises nous posent les limites. Elles sont imposantes, elles ont des murs hauts comme ceux d’une prison. En bas dans la vallée ça gronde. C’est la folie des hommes. Agort a toujours été un important centre de trafic, ça relie Venezia à Cortina d’Ampezzo. En pourtour de cette voie de transit,tGosalt n’a jamais réussi à se développer. Au niveau touristique, il n’y a rien. Rien qu’une épicerie. Rien de plus. De tout ce tintamarre, ici rien ne filtre. Rien ne filtre. Rien ne filtre. Rien ne filtre. Il n’y a que le silence et il fait peur.

Je m’appelledGiuseppedCasaril. On m’appelle Il Capo. Je suis agriculteur. C’est un bien grand mot. J’ai des terres. C’est plus réaliste. Avec mon filsdBruno et ma femmedMaria, nous tentons de subvenir à nos besoins par nous-mêmes, mais la terre est maigre. Au petit hameau detMartinoitoù nous habitons, avec les quelques terres à bêtes, les quelques terres à légumes, ce n’est pas royal tous les jours. Heureusement,tBruno est vigoureux. Je lui ai appris à toujours s’en sortir par lui-même, ne jamais dépendre de quelqu’un d’autre. Pas question de monter àtDon pour aller chercher du pain, nous avons un four et de la farine de maïs. Le torrentetCordevole nous offre toute l’eau dont nous avons besoin. C’est dur mais ça va. La maison est accueillante. Dans les rudes jours d’hiver, on doit se serrer les coudes. On en a plus qu’assez de manger des jeunes pousses de bardane séchées – on attend le printemps. Parfois, comme aujourd’hui, quand la terre est trop maigre, alors on monte à la Malga. Les moutons vont pâturer dans des terres qui ne nous appartiennent pas. On est les bienvenus par amitié, on s’échange une Moretti et on parle en bełunexe

On loge le vieux aussi, Sigfriedo. Il n’est plus bon à rien. Les travaux des champs lui ont cassé le dos. Il ne boit qu’aux occasions, sinon il ne boit jamais. Quand le facteur passe, c’est la première occasion. Ensemble, ils prennent une tasse de café avec un soupçon de grappa. C’est tout. Après il faut rincer la tasse. Avec de la grappa. La seconde occasion, c’est quand Aldo detSpagnoi monte àdMartinoi, parce que le facteur ne passe pas. C’est trop loin. Déjà il ne passe pas tous les jours. On ne le voit souvent que deux fois par semaine, moins en hiver, alorstSpagnoi... Après, l’occasion suivante c’est quand la mamma revient. C’est toute la journée comme ça. Il est plié en deux mais neuf heures le matin neuf heures le soir, il est pareil. Il tient bien.

Ca a été la catastrophe quand la grange s’est à moitié effondrée. Là lestBressan et lestMarcon sont venus aider. Le foin prenait l’eau. On n’est pas forcément de grands amis, mais on se sert les coudes quand ça va mal. On sera dans le même cimetière, sous les mêmes pierres. On sait bien, tous, que la montagne est vengeresse. Mais ça n’a pas été la plus grande des catastrophes.

Les camicie nere sont venus. Il savaient qu’on était avec le Duce, ici dans la Haute Italie, c’est comme ça. On ne se posait pas de question, ils n’avaient pas pris avec eux les bouteilles d’huile de ricin. Ils n’avaient pas besoin de voir notre carte delle fascio. AtGosalt, on était tous fasciste ou presque ; jusqu’à latForželatAurine, qui ne l’aurait pas été… On était pauvres, ils sont enfin venus nous apporter de l’espoir. De belles bêtes, de belles terres. C’est grâce à eux que beaucoup de choses se sont arrangées. Nous le peuple, après tous les soucis avec les autrichiens, on est pacifiste. Les fascisti nous aident. Ils connaissaient Bruno par les Figli della lupa puis les Ballila. A dix-huit ans, ils nous l’ont pris. Il est parti à la guerre. Il est parti de Gosalt, on ne l’a plus revu que par lettres. Et moi je ne sais pas lire. Ici dans la terre, c’est devenu dur. Quand je vais à la parochia de Tiser, ça me fait du mal de ne pas le voir. Il ne nous reste plus que la miniere de cinabro à latVallaltatpour survivre, on tire le mercure des galeries basses. On est pas bien, la nature est loin.

Toutes les terres d’ici sont destCasaril. Tout nous appartient, depuistPette jusqu’àtCalifornia. Ca fait un très large pan de montagne. Il devient de plus en plus dur d’entretenir. Les vieux n’y arrivent plus, nous on travaille, mais la guerre nous écrase. On place de grands espoirs dans le Duce, mais la révolution est longue et les plantes vont vite. Nous avons eu le champtBezzi entièrement envahi de chardons, on n’a même pas eu le temps de réagir. Aux maisons, les tiroirs, les malles, les tissus se couvrent de poussière. Dans les appentis s’accumulent les bouteilles vides et les bidons d’olio, on ne trouve même plus la force de les remonter. Ca faisait longtemps que j’attendais ça, très longtemps, les murs detMarcuz se sont effondrés, un soir, sans prévenir. En allant autPezzea, pour aller pêcher, je me suis rendu compte du trou béant. On avait laissé la bâtisse trop longtemps seule. Dans ce pan de montagne, il ne faut jamais laisser les maisons seules, parce qu’alors la montagne vient les habiter. Alors, dans ses jours de colère, elle gonfle et écrase les murs. Au Cordeol, comme on dit ici, la montagne est sauvage. Je n’ai presque pas ferré de poisson. La laiterie marche peu. Les sources se tarissent avec l’âpreté. Ca faisait longtemps que j’attendais ce moment – une charnière en quelque sorte, la montagne a décidé de mourir. Je l’ai compris dans le sifflement mou des aiguilles de mélèze, dans les cris insistants des cassenoix : a s’odëi...

Mon père m’avait prévenu, mais c’était passé comme des nuages dans mes yeux : la montagne allait se décomposer. Nos efforts séculaires ne deviendraient pas même du terreau. Rien que de la terre sèche tout juste bonne à accrocher des pins noirs entre les rochers. J’ai toujours dit qu’on devait tenir par nous-mêmes, jamais céder à la tentation d’aller mourir à Agort dans une maison de ville minable, mais je les vois tous partir peu à peu. Parce qu’ici, au milieu des bardanes, on est loin. Agòst e Forra, Jùgn e Def'émber va a per scèque i bòs. Un matin, le soleil est venu arracher les ombres et j’ai vu la maison. Maria n’était pas là. Seul le chien attendait. Il était épuisé de la matinée. J’ai vu les murs déracinés et les poutres mortes, rongées de scolytes. J’ai vu les amoncellements de bouteilles sous les tas de paille pourrissants, j’ai vu les pierres détachées et les lianes s’insérer dans les interstices. Alors, j’ai senti le lierre fourailler dans mon cœur. L’humus m’a enterré, mes pieds se sont enfoncés dans la boue. Encore vivant, la montagne m’inhumait. Mon père m’avait prévenu – pourtant – comme un ultime avertissement qu’il fallait partir, mais je n’avais rien écouté. La nuit a enveloppé mon âme. Le soleil a cramé ma peau, étincelant de noir sur un avenir aux terres desséchées, les murs de la CasatCurdaz m’ont fait prendre conscience du feu, cet hiver le vieux allait mourir et nous allions partir.


il y a d'abord le silence


puis entre les roches une herbe malingre


entre laquelle les nuages se faufilent


en s'ébrouant des gouttes de rosée


il y a le silence et nous


quelques avares paroles ładinia parfois


mais peu toujours peu la terre appartient à la mort


nous aurions dû quitter les lieux


septembre 1965 avait prévenu


nous avons été sourds aux requêtes du ciel


alors la montagne s'est vengée de nous


elle s'est noyée de notre âme la nuit


les nuages ont dévoré nos champs


la lune a enlevé nos moutons


et nous avons connu le 4 novembre 1966


la terre est retournée à la terre

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