Tchorski--------------------------------------
Tchorski
La Savinienne et la Potentienne

Ce dossier est un vaste documentaire campanaire sur les deux bourdons de la cathédrale de Sens, dans l’Yonne, en France. Ce reportage a été effectué grâce à l’accueil formidable et inénarrable de monsieur Bernard Brousse. Qu’il en soit ici remercié. L’ensemble du documentaire a été réalisé les 24 et 25 décembre 2010, avec le soutien direct de Nicolas Duseigne, la moitié des photos sont de lui. Un grand merci pour son aide dans les moments glaciaux et un peu cruciaux que sont les grandes volées. C’est sans oublier le soutien de Philippe Simonnet dans les démarches administratives, lui-même ayant vécu la grande épopée du lancement des deux bourdons quelques années auparavant.

Ce reportage contient les éléments suivants :
-Une iconographie assez large, reprenant de nombreux aspects de la cathédrale, sauf le comble et la tour à plomb. C’est évidemment très axé sur le campanaire.
-Deux vidéos présentant la grande volée des bourdons Savinienne et Potentienne.
-Deux enregistrements complets (20 minutes et 18 minutes) + une analyse sonore des harmoniques.
-Une brève étude historique reprenant des points indiscutables.
-Une étude technique concernant la controverse du poids des bourdons.
-Une copie des articles historiques concernant la dégradation du plus gros bourdon en 1837.

Chacun de ces éléments est disponible pour des applications presse, tant que Bernard Brousse donne un accord préalable.

La Savinienne et la Potentienne sont deux gros bourdons placés dans la Tour de Pierre de la cathédrale de Sens. Ce sont des cloches extrêmement exceptionnelles dans le paysage français. Sans parler de leur poids, car c’est une affaire assez compliquée, ce sont les deux plus gros bourdons appariés en France. Cela signifie qu’il y a souvent un gros, voire très gros bourdon, comme à la cathédrale Notre-Dame de Paris. Ici, nous en avons deux. Cela donne une sonnerie à la musicalité exceptionnelle.

Vous pouvez écouter ci-dessous deux superbes volées (19:53mn et 18:36mn).


A la première volée, c'est d'abord la Savinienne qui démarre. A la seconde volée, c'est la Potentienne. Ce n'est pas un code spécifique. Ces enregistrements montrent uniquement la différence.

Chaque image ci-dessous amène à une thématique de documentaire (images-liens). Pour une question de praticité, tout ce qui concerne l’étude est placé après ces images, étant donné que c’est quand même assez long à parcourir…

LES PHOTOS (505 images)

La nef

Les monstres


Le beffroi


Les bourdons

Les paysages


En volée


Les inscriptions

Le campanile

La description physique des cloches

Il y a de très nombreuses confusions dans la littérature (livres, internet, tv, etc), autant sur leur nom que sur leur poids que sur leur note. Pour ce qui est de la description de ces deux cloches, nous nous baserons sur la version d’inventaire des Monuments Historiques [PM89001159 & PM89001158], que nous considérons comme exacte. Il faut bien prendre une base de travail et celle-ci nous parait la meilleure étant donné que dans d’autres cadres d’inventaires (Chartres, Beauvais, Bourges), ça a toujours été exact. Cependant, je conteste leur lecture des inscriptions, et en donne ma version, d’ailleurs concordante avec le bulletin de la société archéologique de Sens, tome XVIII, 1897.

Les deux cloches ont été fondues par Mongin Viard en 1560.

La Savinienne est la plus grosse cloche. C’est une certitude parce que c’est marqué dessus. Donc, cette affirmation révoque un certain nombre de cartes postales anciennes, d’articles de journaux, etc. Elle mesure 260 centimètres à la bouche et 208 centimètres en hauteur diagonale sans la couronne. La pince est épaisse de 22 centimètres en longueur de la patte à la fourniture.

La dédicace au cerveau, en quatre lignes, comporte le texte suivant : Anno milleno quingento, terque viceno. - Facta sonans senonis Saviniana fui - Obscurae nubis tonitru ventosque repello ; Ploro defunctos, ad sacra quosque voco. Romae sedente Pio quarto, imperante Germanis Ferdinando regnante. (version uniquement sur inventaire MH : Gallis Francisco secundo Presulatum obtinente Senonis Iohanne Bertrando Cardinale). Gaspard Mongin-Viard m’a faicte. La partie entre parenthèses ne figure dans aucune littérature. Cependant, elle figure sur la pince, sur une photo de la page 9/20. Sans garantir le contenu exact de la dédicace, il est donc très probable qu'elle existe telle qu'elle.

Dans « Voyage dans les départements du midi de la France », de Aubin-Louis Millin, il est répertorié que ces vers sont ceux de Guillaume Fauvelet, archidiacre de Melun et Chanoine de Sens. Cependant, je dois bien préciser que cette source est fort douteuse, l’information est donc à prendre avec précaution. Malgré tout, Le fait que ce soit Guillaume Fauvelet, archidiacre de Melun, qui soit l’auteur des vers est également cité par Théodore Tarbé. Cela peut nous rassurer quant à l'exactitude de la source.

Nous pouvons traduire cette citation comme suit : Je fus fondue à Sens l’an mil cinq cent soixante ; Par mon son et le nom du premier saint prélat ; La tempête et les vents n'offensent ce climat ; Je convoque à l’office et les morts je lamente ; Sous (la direction de) Pie IV à Rome, et sous le règne de Ferdinand (du Saint-Empire) d’Allemagne. Gaspard Mongin-Viard m’a fondue. Cette cloche est réputée avoir été fondue au mois d’août de l’an 1560. Le Journal de Sens, le facteur de la navigation et du flottage de l’Yonne et de ses affluents, de Clamecy à Montereau, 7 mars 1840, mentionne qu’il s’agit de février.

Dans Affiches, annonces et avis divers de la ville et Arrondissement de Sens (20 mai 1837), une note sur la traduction exprime l’interprétation que la Savinienne est une cloche d’orage, ce qu’on appelle en Belgique une Stormklok. J’en recopie le texte : Ce troisième vers annonce qu’à cette époque et d’après un préjugé qui règne encore dans quelques paroisses rurales, on attribuait aux cloches la vertu d’écarter les orages et le tonnerre. A propos de la croyance concernant les cloches d’orage, lire la thèse de Thierry Gonon, souvent citée sur mon site, à propos des cloches médiévales.

Les images en figure rectangulaires sont au nombre de six. Ce sont de petits encadrements rectangulaires, usagés mais d’une réalisation soignée. Il s’agit de : 1/ Une représentation de Christ en Croix, La Sainte-Vierge et Saint-Jean, 2/ Dans un encadrement gothique dont le fond est semé de fleurs de lys, un évêque, avec une mitre et bénissant, qui est probablement Saint-Savinien, apôtre de la Sénonie, 3/ Saint-Etienne, l’un des patrons de la cathédrale, 4/ Saint-Pierre, assis, et portant dans ses mains les clés, 5/ Saint-Martin, à cheval, partageant son manteau avec un pauvre, 6/ Saint-Paul, debout, la main droite appuyée sur une épée.
Hormis ces encadrements, on trouve plus bas répétées deux fois les armes du chapitre, surmontées d’une croix simple, entourées d’une guirlande de feuillage.

La Potentienne est la plus petite cloche. Quand je dis petit, c’est tout relatif, parce que ça reste encore un bien gros bourdon ! La Potentienne et la Savinienne ont des notes assez proches. Elle mesure 233 centimètres à la bouche et 195 centimètres en hauteur diagonale sans la couronne.

La dédicace au cerveau, en trois lignes, comporte le texte suivant : Potentiana ego proxima hujus Savignanae comes, fusa mense novembri anno Christi millesimo quingentesimo sexagesimo, Pio 4 Romano Pontifice, Francisco 2, Gallorum rege, Johanne Bertrando, Romanae Ecclesiae, Cardinale Senonense Archiepiscopo, Mongin Viard m'a faicte.

Nous pouvons traduire cette citation comme suit : Je suis Potentienne, la plus proche compagne de Savinienne. J’ai été fondue au mois de novembre 1560, Pie IV étant Pontife Romain, François II Roi de France, Jean Bertrand, cardinal de l’Eglise Romaine, archevêque de Sens. Mongin-Viard m’a fondue.

Les décorations sont identiques à la Savinienne.

Savinien et Potentien sont d’après ibid source 1, des premiers apôtres et martyrs sénonais.

La note de ces cloches

Les confusions les plus extrêmes existent. Cela peut se comprendre, le son est d’une grande richesse d’harmoniques un peu complexes et évolutives.

Le ton correct de la fondamentale est difficile à déterminer, soyons clairs... Campalsa évoque qu'il s'agit de Savinienne ré(2) +2, Potentienne mi(2) +12, sur la base d'un la3 à 435 hertz. Je ne suis pas d'accord avec cette version, sans pour autant argumenter qu'elle est fausse, c'est je suppose une question de perception. De mon côté, j'y vois Savinienne sol#(2) assez fortement altéré, Potentienne fa(2), sur base d'un la3 à 440 hertz. La cathédrale elle annonce officiellement Savinienne mib(2), Potentienne fa#(2).

Même entre spécialistes, ou en tout cas amateurs passionnés, on n'arrive pas à se mettre d'accord !

De manière plus précise, une étude Wavanal a été réalisée. Elle porte sur un dixième de seconde de longueur, à un dixième de seconde après l’impact de battant. Cela donne le résultat suivant :

Savinienne : Sous-bourdon : 28 Hz. Bourdon : 75 Hz. Fondamentale 151 Hz. Tierce : 177 Hz. Quinte : 238 Hz. Nominale : 295 Hz. Octave nominale : 613 Hz.
L'octave nominale est à Eb(2)-25.

Potentienne : Savinienne : Sous-bourdon : 33,5 Hz. Bourdon : 88 Hz. Fondamentale 169 Hz. Tierce : 203 Hz. Quinte : 274 Hz. Nominale : 339 Hz. Superquinte : 513 Hz. Octave nominale : 705 Hz.

Par wavanal, le virtual pitch est estimé à 30 hertz. La mesure est à prendre avec précaution car vu le brouhaha, ce n'est pas d'une évaluation facile. J'ai pris pour étalon un dixième de seconde à la fin de raisonnance, après que les deux battants aient frappé simultanément, ce avant l'apparition de la frappe suivante.

Outre cette analyse, on note les caractéristiques suivantes : la Savinienne a une octave nominale extrêmement puissante. Les deux cloches ont un sous-bourdon d’une extrême-extrême puissance, ce qui donne un son sourd permanent qui surpasse beaucoup de nombreux bourdons (voir mon documentaire sur les plus gros bourdons mondiaux). Ces deux sous-bourdons mêlés ont la particularité de créer une subharmonique puissante, à partir de plus ou moins deux minutes de volée appariée. Cette subharmonique est ce qu’on appelle le virtual pitch, cette note n’existe dans aucune des deux cloches. Cette subharmonique à environ 30 hertz créée un brouhaha d’une grande violence sonore dans la partie haute de la tour, environ 5 mètres au dessus des bourdons.

Philippe Simonnet ajoute la précision : A propos du virtual pitch, c’est logique, les bourdons servaient de basse continue à la sonnerie des 8 cloches de la tour nord (dont la célèbre Marie).

Par wavanal, ce qui vaut ce que ça vaut..., Savinienne a une note fondamentale en Ré~Ré#(2) et Potentienne en mib(2). Que conclure ?... Peut-être simplement avoir la simplicité de dire que ces deux cloches sont d'une telle richesse d'harmoniques, et ces dernières si puissament exprimées, qu'on ne peut pas se limiter à une fondamentale - ce qui d'ailleurs fait toute la richesse et complexité du timbre des bourdons...

Le poids de ces cloches

Le poids de ces cloches est totalement contesté, ce depuis des décennies.

La tradition reprend les valeurs suivantes : [S = Savinienne, P = Potentienne] – [Poids exprimés en livres, puis rapportés en kg]

Tradition des sonneurs : S=32000, P= 28000 – S=14515, P=12700
Maximilien Quantin, archiviste de l’Yonne : S=23674, P=21537 – S=10736, P=9770
Dr Billon, bulletin monumental, Tome 26 : S=30000, P=20000 – S=13607, P=9071
L. Chicot, fondeur (1840) : S=31171, P=27730 – S=14139, P=12578
L. Chicot, fondeur (1874) : S=32400, P=29000 – S=14696, P=13154
Cochois-Lubaux, fondeur (1838) : S=24000, P=17000 – S=10886, P=7711
Théodore Tarbé, d’après l’échelle de Pluche : S=35600, P=33900 – S=16147, P=15376
Id, d’après l’Almanach des Physiciens de l’an IX : S=22418, P=16129 – S=10170, P=7316
Id, d’après son évaluation : S=29000, P=27000 – S=13154, P=12246

D’après Eric Brottier, Ingénieur des Arts et Métiers, les valeurs sont : S=9800kg, P=7600kg.

D'après Serge Joris, sur la base de la formule P = 3 x Fréquence du bourdon x D4, ou bien sur base de la formule P = 650 x D³, les poids sont S=11425 et P=8225. Ces valeurs semblent être à prendre en considération comme étant assez valables.

Ce qui est comique, c’est que la littérature la plus répandue, cartes postales anciennes, etc, ne reprend que le poids le plus maximaliste, oubliant les autres valeurs ! Ce qui est amusant aussi, c’est que plus le temps passe, plus elles perdent du poids.

Interrogé sur la question et pour un mesurage qu’il n’a pas effectué lui-même (ce qui implique des réserves évidentes), un fondeur de cloches, exprime l’avis suivant : En ce qui concerne la Savinienne, le diamètre correspond à la note connue, pour un profil lourd. D’après le mesurage donné, si ce bourdon fait bien 260cm de diamètre avec une épaisseur à la pince de 22cm, c’est un bord assez lourd. Le tout est de voir aussi si le bourdon a un profil constant ou un profil dégressif, c'est-à-dire l’épaisseur de métal mise en œuvre sur la hauteur de la robe. En tout cas, 9800kg pour 260cm de diamètre, c’est vraiment léger et ce n’est pas possible. Sur base de la fédération des carillonneurs français, il estimerait ces bourdons à des valeurs de plus ou moins 14 et 10 tonnes.

Nous n’ajouterons pas une affirmation à ces diverses mesures, il est inutile d’en ajouter une couche ! En guise de conclusion, on peut simplement dire que c’est très controversé et que seule une mesure sur balance sera l’arrêt définitif des questionnements…

Les accidents de 1837 et 1985

Nous commencerons par l’accident de 1985, le plus court. Un accident a touché la Potentienne, un battant s’est détaché. C’est évidemment très dangereux et très grave. Ce battant est conservé à la presque base de la Tour de Pierre, chapelle Saint-Vincent. Ce battant est aujourd’hui remplacé.

A propos de l’accident de 1837, il règne la plus grande anarchie d’information. Grâce à la documentation fournie par Bernard Brousse, je vais tenter d’éclaircir. Cet accident est donc arrivé à la Pentecôte 1837. Il a touché la Savinienne. A cette époque, la sonnerie était manuelle et mobilisait 16 sonneurs par cloche. Le résumé est que la Savinienne fut sonnée trop violemment, il en résultat une ébréchure (et non pas une fissure, ni une fêlure). Un morceau de 97 centimètres de long s’est détaché. Il pèse d’après la tradition 45 kilos. Depuis, afin de pouvoir re-sonner, la cloche a été tournée d’un quart de tour.

Ce morceau détaché est situé à la patte. Ce morceau manquant est assez large et assez peu haut. Il monte au premier filet. Cela signifie en principe, et je dis bien en principe car ce n’est pas évident, que ça affecte la nominale et légèrement la fondamentale. Certaines sources (Tarbé notamment) mentionnent que la note était auparavant en la bémol et désormais en fa dièse. C’est n’importe quoi ! Ce n’est pas vrai. Ce qui est certain, c’est qu’on a une sévère perturbation des harmoniques, mais certainement pas un changement aussi radical de note fondamentale.

Certaines sources, l’Yonne républicaine du 30 janvier 1997 notamment, mentionnent que le son est plus caverneux après l’accident. Bien sûr, caractériser un son par des mots, ce n’est pas évident. Ce qu’on peut dire, c’est que le son est affecté, oui. Il y a une légère dysharmonique, il y a une légère impression de son de casserole. Pour autant, le son de cette cloche reste magnifique, exceptionnel et juste. Cette dégradation à la pince ne semble pas capitale. Ce qui est comique, c’est que justement on a une nominale extrêmement puissante. Alors ?...

Il est à noter que les cloches asiatiques, comme SeongDeok, Chion-In ou Da Zhong-Si, ont des pinces qui ont une forme de vague. Une pince rectiligne est une constante occidentale. L’accident de 1837 est en réalité un évènement qui a fragilisé la cloche. Quant à la neutraliser, par chance ça n’a pas été le cas.

Plusieurs sources nous relatent l’accident de manière poétique, exagérée et peu exacte. Je me plairai à les recopier.

Le bulletin de la société archéologique de Sens, tome XVIII, 1897 – Le 14 mai 1837, jour de la Pentecôte, la cloche Savinienne fut fêlée au moment où l’on commençait à sonner l’office. L’allongement du baudrier, qui soutenait le battant, causa cet accident : le battant ayant touché plus bas que la partie épaisse, appelée la frappe ou le bord, et trop près de la partie terminale appelée la pince. Cette fêlure nécessita l’ablation d’un morceau long d’environ un mètre. L’opération fut faite par monsieur Foin, serrurier à Sens, qui répara la suspension du battant, fit faire un quart de tour à la cloche et la mit en état de sonner la fête de l’Assomption en 1838. Ce travail modifia le son de l’instrument.

Contestations : la cloche n’est pas fêlée. L’allongement du baudrier est un point de vue, c’est peut-être juste, c’est peut-être contestable. Vu la forme de l’ébréchure, pour ma part je parlerais d’une frappe trop violente. Quant à l’ablation, ça parait tout bonnement incompréhensible. Le morceau a simplement été arraché.

Monsieur Bernard Brousse dit que le morceau manquant serait conservé quelque part, mais ce n’est pas très bien identifié. A chaud, souder le morceau serait envisageable avec les techniques de nos jours. Cependant, c’est une démarche un peu compliquée et d’autant plus aventureuse que le bourdon ne peut pas être démonté.

Journal de Sens et du département de l’Yonne, 2ème année, N°10, 20 mai 1837 – Dimanche dernier, jour de la Pentecôte, on fut étonné de ne point entendre, selon l’usage, le gros bourdon annoncer la Grand’messe. C’était un évènement que l’absence de la grande sonnerie. Bientôt, une triste nouvelle parcourut la ville : suivant les uns, la cloche était cassée ; cinq éclats énormes avaient écrasé une partie des malheureux sonneurs ; suivant les autres, elle n’était que fêlée, sans qu’on eut à déplorer la perte de personne. Nous avons donc entrepris le voyage de la tour ; nous avons examiné dans tous les sens le magnifique bourdon, objet de sollicitude publique. Nous avons constaté deux fentes bien prononcées. Cette double blessure met la cloche hors de service.

Un des sonneurs nous a donné les détails suivants sur ce triste évènement : le baudrier qui attache le battant au bourdon se trouvant trop court, les efforts multipliés des sonneurs ne pouvaient obtenir aucun son, bien que la cloche fut lancée en grande volée. Le battant frottait rudement le tour des parois, sans déterminer aucune vibration distincte, lorsque tout d’un coup une détonation épouvantable se fit entendre : deux coups portés à faux avaient fendu l’airain. La tour entière parut ébranlée par ce terrible mugissement répété au loin dans les galeries et dans la vaste étendue de l’édifice. Les sonneurs se crurent perdus et se sauvèrent frappés d’épouvante : aucun cependant n’éprouva d’accident. (…) Le même jour, le battant du petit bourdon s’est décroché de l’anneau auquel il était suspendu, et a failli écraser le sieur Richard, sonneur. Dans la même journée encore, un sonneur a eu le bras écrasé contre les charpentes.

Contestation ou annotation : Ce témoignage, bien que fort exagéré et imprécis, est le seul provenant d’un sonneur. Un battant qui frotte, c’est signe qu’il se promène sur un point de frappe, et généralement d’une bélière trop large, ou d’une fatigue sévère du baudrier. Cela pourrait attester la thèse que le baudrier s’est allongé. Il est intéressant de lire que deux fentes prononcées ont été constatées. Cela ne se voit pas aujourd’hui. Un texte en faveur de la thèse de l’ablation ?

J’ai passé certains paragraphes concernant une femme de sonneur qui s’évanouit, etc ! Le témoignage de ce journal semble en tout cas témoigner d’un sérieux manque d’entretien et sera le plus précis sur l’accident.

Affiches, annonces et avis divers de la ville et arrondissement de Sens, samedi 20 mai 1837 – C’est dans la matinée du jour de la Pentecôte, 14 mai 1837, que la cloche Savinienne a été fêlée, au moment où l’on commençait à la sonner en volée, pour annoncer la grand’-messe. On attribue cet accident, auquel tout porte à croire que l’on ne pourra point remédier, au relâchement ou allongement du baudrier qui supportait l’énorme battant, lequel au lieu de porter sur sa frappe ordinaire, a atteint le bord plus mince et inférieur de la cloche.

Journal de Sens, le facteur de la navigation et du flottage de l’Yonne et de ses affluents, de Clamecy à Montereau, 7 mars 1840 – Il y a quelques années, deux ouvriers entreprirent de diminuer la force nécessaire pour les mettre en volée, mais leurs efforts furent sans heureux résultat. Cette opération causa même par la suite des dégâts très graves au gros bourdon. Le battant était mal calculé et le baudrier, mal confectionné, s’était allongé de telle sorte que la cloche étant mise en mouvement, le mauvais battant, qui frappait trop bas, fit sauter un morceau pesant 37 kilogrammes. Toutefois, cette plaie n’atteignit pas le cordeau, aussi la cloche étant retournée perdra très peu de son.

Contestation ou annotation : ici il est bien évoqué un arrachement et non une fêlure. Le poids du morceau est mentionné et il est contradictoire avec mes informations. 37 kg paraissent une valeur probable.

Conclusion : Si je conteste la fêlure, proposant un arrachement, il faut bien accepter que c’est aller contre presque toute la littérature d’époque. Si je conteste l’allongement du baudrier, pensant qu’il s’agit d’une frappe trop forte, même remarque. Les points de vue sont exposés !

Le mode de volée

Un peu surprenant, le mode de volée est un lancer franc, alors que tout laissait croire qu’il s’agissait d’un rétrograde. Le grand point de confusion, c’est qu’il y a un mouton. Or, et c’est formel, le battant frappe le haut de la pince. Le battant a une chasse. Il n’a pas de contrepoids. Le mouvement de la cloche est rapide.

En fonction de ces informations, je détermine le mode de volée comme un lancé franc allégé, afin de ne pas fragiliser les cloches. Le mouton sert à uniquement adoucir la force de frappe.

Philippe Simonnet ajoute : Après l’accident de la pentecôte 1837, ils ont effectivement été montés en rétrograde en 1840 par Chicot, mais ça permettait surtout de ne demander que 4 hommes pour les sonner au lieu de 16. Pour avoir entendu la sonnerie en rétrograde (communions de 1982), c’était beaucoup plus impressionnant. A 2,2 km de la cathédrale, et à 20m du clocher de St-Clément, ils toisaient les cloches de St-Clément. Aujourd’hui, de cet emplacement, on ne les entends plus. A l’époque, du portail de la cathédrale, on ressentait des vibrations dans son corps. Au final, aujourd’hui les bourdons m’impressionnent moins que le beffroi.

Il nous donne la citation de Tarbé à ce sujet : « Les cloches sonnent maintenant par un système de bascule. Elles n’exigent maintenant plus que quatre hommes chacun pour être sonnées en grande volée. Les battants ont été calculés, les baudriers remplacés par des chapes qui n’ont plus l’inconvénient de s’allonger. Ce mode de sonnerie beaucoup plus économique, beaucoup plus simple, mieux entendu et moins dangereux a été établi à Sens dans les premiers mois de 1840. Les battants ont été rechargés et rebattus, celui de Savinienne pèse 700 livres, celui de Potentienne 400 livres ». Le système de bascule qui est évoqué est une longue pédale de vélo qui est placée en prolongement du volant. Quatre hommes poussant du pied ces pédales permettent à la cloche de se mettre en mouvement. Ces hommes sont donc inévitablement au dessus du bourdon. Il reste quelques vestiges de ce système à Sens, notamment les poignées pour s'aggriper. Ce système est inévitablement couplé à un fort équilibrage des poids, et donc la présence d'un mouton conséquent. C'est en quoi cela donne une très forte probabilité de montage rétrograde pour le bourdon.

Les dates de volée ; Philippe Simonnet nous explique : La Potentienne sonne tous les dimanches en solo, ainsi que les mariages (accompagnée par la cloche de l’angélus). Savinienne et Potentienne sonnent ensemble pour toutes les fêtes, c'est à dire Rameaux, Messe Chrismale (1 an sur 2), Pâques, Ascension, Pentecôte, les communions, 15 août, Libération de Sens, St-Fiacre, Fête de Fatima, Christ-Roi, et Noël. Il faut rajouter les rassemblement diocésains s’il y en a. Les deux bourdons sonnent également accompagnés de la cloche des morts pour les enterrements de chanoines. Si par rapport a des cloches d’importance historique, c’est un usage important, ca reste un usage modéré, car depuis le montage des nouveaux battants (éventuellement 1997), elles sonnent beaucoup moins fort.


Les photos sur le blog de Nicolas.

Le beffroi

Entièrement en chêne, spectaculaire et superbe, il est volumineux et très bien entretenu.

L’Yonne républicaine écrit : C’est en 1535 qu’une centaine de chênes ont été abattus dans la forêt du
« Petit-Pas » à Fouchères. Ils ont servi à confectionner les impressionnantes poutres du beffroi. C’est la vente de bois de la forêt de Rageuse, qui a permis, en partie, de financer les bourdons.

Lors d’une volée, le beffroi s’écarte des murs de presque vingt centimètres. C’est très impressionnant, c’est un bateau qui tangue. Cela ne nuit pas à la stabilité de l’édifice étant donné que les corbeaux sont bien plus bas, et tout à fait monumentaux ! Lors d’une volée, les murs vibrent mais ne bougent aucunement.

Les autres cloches de la Tour de Pierre (d’après les notes personnelles de Bernard Brousse, lui-même d’après Gustave Julliot, les cloches de la cathédrale de Sens, BSAS, tome XVIII, 1897).

Elles sont plus conventionnelles.

La cloche des morts : fondue en 1819 par Pierre Cochois, fondeur à Champigneulle, Haute-Marne. Nommée Louise-Thérèse. Parrain et Marraine : duc et duchesse d’Angoulême. Diamètre : 114cm, hauteur 90cm. Poids : 1552 livres, soit 704 kg. Note : mi bémol.

La cloche de l’angélus : fondue au XIVème siècle par le fondeur de Charles V, Juventus, connu généralement dans notre littérature comme Jean ou Jehan Jouvente. Diamètre 81cm, hauteur 62cm, poids : 450 livres, soit 204 kg. Note : do bémol. D'après Philippe Simonnet, la cloche de l’angélus daterait de 1369.

C’est l’ancienne cloche placée avec la permission du Roi, au dessus de la porte Saint-Pregts, ou porte commune, pour convoquer les citoyens à l’assemblée.

Cette cloche de Jean Jouvente est bien intéressante par son profil ancien. Bien malheureusement, Sens ne fait pas partie actuellement du corpus détaillé de Thierry Gonon, car il n'a pas pu monter à l'époque de rédaction. Sans ces données de spécialiste, nous aurons du mal à déterminer des informations fiables, d’autant plus que la dédicace au cerveau est illisible. Il est évoqué dans certaines littératures (notamment la société archéologique de Sens) que ces lettres ont toujours été brouillées et que c’est un défaut de fonte. Nous les suivons assez bien étant donné que cette cloche possède des défauts liés à un métal fondu à une température trop élevée, à moins que la fausse cloche n'ait pas assez séché.

Les cloches du campanile (même sources).

La cloche Marie, qui sonne les heures. Fondue en 1376, par Jean Jouvente. Diamètre 150cm, hauteur 120cm, poids 7000 livres, soit 3,17 tonnes. Note : fa dièse. Le son est brute, métallique, puissant et dénué de presque toute harmonique. Elle semble ne pas avoir subi d’accordage. Inscription : Nomens virgineum dico Maria meum Charle ay nom pour le roy de France VIIM et plus poyse en balance les borgois de Senz mont fait faire l'an MCCCLXXVI et cest horloge ouie suis mise de leur chatel a leur devise. Nous pouvons traduire plus ou moins ce texte comme ainsi : Je me nomme Marie (littéralement : le nom de la Vierge est le mien), Charles est le nom du Roi de France et le mien (Le Roi de France Charles V m’a aussi donné son nom), je pèse 7000 livres sur la balance, les bourgeois de Sens m’ont fait faire, l’an mil trois cent soixante seize, c’est à l’horloge où je suis mise, de leur château à leur devise. Je retraduis les derniers vers par : Et cette horloge dans laquelle ils m’ont placé, du haut de leur château, parle à chaque heure.

Cette inscription est placée au cerveau, en trois lignes. Elle est en onciale assez sobre, très bien écartée. Ca facilite la lecture. La première ligne fait 12mm de hauteur et les deux secondes 30mm. Les séparateurs sont des fleurs de lys. On trouve quatre bas-reliefs tout à fait classiques, mais remarquables pour cette époque : deux représentent une vierge à l’enfant, deux autres représentent un christ en croix avec un lion au pied de la croix.

Considérant que sa hauteur est de 120cm sans la couronne, cela nous donne un rapport H/D de 0,8. C’est tout à fait dans la valeur médiane des cloches gothiques, soit 0,83 (Gonon, p214).
La note de cette cloche est comme évoqué précédemment métallique, dure, brève, avare en harmoniques, et puissante.
On notera qu’elle s’inscrit dans un cadre de très grosse cloche pour l’époque, voire un niveau exceptionnel (Gonon, p234). Avec grand intérêt, on notera que cette cloche a été tournée un nombre très important de fois, de huit à dix, selon les traces anciennes de frappe de marteau (jamais de volée).

La cloche François. Fondue en 1377, par Jean Jouvente. Diamètre 55cm, poids 200 livres, soit 91 kg. Note : sol dièse 4. Inscription en onciale : + Pierre ay hom frons Chanteprime C L froise ou en viron sans rime Iohan Jouvente me fit por Sens l'an XVII M L XCCC.

La cloche Pierre. Fondue en 1377, par Jean Jouvente. Diamètre 40 cm, poids 150 livres, soit 68 kg. Note : la bémol 4. Inscription : + Pour chanteprime ay nom François IIC livres poise ou environ a en moin troi l'an XVII OO CCC L X Pour Sens me fut Iohan Jouvente. L’inscription est précédée d’un médaillon, qui pourrait être une reproduction d’une monnaie. L’inscription est onciale, en lettres bien séparées, lisibles et d’une hauteur de 9mm. Chaque mot est séparé par une fleur de lys. L’inscription peut se comprendre comme ceci : Pour (la famille ?) Chanteprime, j’ai le nom de François. [Je suppose qu’il s’agit d’une référence à François Chanteprime, prévôt de Sens, qui était maître à la Chambre des comptes sous le règne de Charles V]. Mon poids est d’environ 210 livres. L’an dix-sept, mille trois cent soixante, Pour Sens, m’a fait Jehan Jouvente.

Dans sa thèse, Thierry Gonon s’interrogeait (p221) si ces cloches étaient encore reliées à l’horloge. La réponse est non. L’horloge mécanique est encore présente, mais de nombreux travaux de réaffectation du campanile, notamment l’installation d’un beffroi métallique, ont supprimé la moindre trace de tringlerie. En un autre écrit, ce même auteur signale : Les cloches de Jehan Jouvente, fondeur connu par de nombreuses cloches encore existantes (ces cloches sont nombreuses au regard de leur ancienneté: 2è moitié du XIVe s.), portent très souvent des noms. Cela semble aller de pair avec la signature du fondeur, que l'on retrouve également souvent chez ce personnage. Presque toutes les mentions de noms sur la cloche elle-même, en particulier les plus anciennes, apparaissent dans le nord de la France. Il serait intéressant de voir si une telle pratique est également courante en Belgique dès les mêmes époques. La réponse est oui, c’est une donnée assez fréquente, sans être majoritaire (rapport de +/- 30% sur un corpus assez mal connu). Exemple : NYCLAES ES MYNEN NAME IC WAS GHEMAECT UIT JAAR MCCCCLXVIII, en ancien flamand, Nicolas est mon nom et j’ai été faicte l’an 1468.

Ces deux dernières cloches ont des profils très semblables. Elles font partie d’une tradition de fonte de cloches gothiques en tous points semblable à la première évoquée (la cloche des heures). Les autres cloches ont des rapports H/D de 0,77, 0,81 et outre les imprécisions évidentes de mesure, se situent donc toutes dans un même cadre. On peut penser que Jean Jouvente était un excellent fondeur pour l’époque. En matière d’analyse métallurgique, nous n’avons bien évidemment rien à disposition. Le métal est grisâtre et sombre. On notera avec intérêt des coulures oranges et jaunes sous le cerveau. Nous n’en déduisons rien, c’est trop hasardeux. Quant aux anses, elles sont soignées. Elles possèdent, comme bien souvent pour cette époque, un filet torsadé.

Conclusion : quel univers campanaire merveilleux… Il n’y a rien d’autre à dire. Encore merci à tous les intervenants pour leur aide. Je terminerai par une citation, une dernière de Philippe Simonnet : A force de réécouter ton enregistrement, le fait que tu parles des cloches comme de deux belles, un souvenir me revient, celui d’Hubert Thomas, le dernier clochard de la cathédrale. Pas au sens mendiant, mais celui qui sonnait les cloches. A l’époque ou les bourdons ne marchaient plus. Avant les grands offices, il se tenait dans le bas côté, près de la porte de la tour, il nous arrêtait en nous demandant : « écoutez les ! » . Sur une chaise était posé un magnétophone dans lequel on entendait surtout de la friture !
Que ce documentaire soit à sa mémoire.

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