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Le bilo (било)

Définition : Le bilo est un instrument de musique campanaire. C'est un carillon à plaques vibratoires acoustiques. Il fait partie de la grande famille des métalophones et pourrait être considéré comme un carillon à cloches plates.

Longtemps, j'ai cru que le bilo était une culture traditionnelle russe totalement inconnue du grand public en nos pays occidentaux. C'était une grossière erreur. Le bilo, c'est un prototype ou autrement dit, c'est un instrument expérimental, il ne fait pas partie d'une culture de tradition. En quoi s'étonner alors que ça ne soit pas connu... ! Vu l'intérêt sonore de l'objet, nous allons le découvrir pas à pas.

Introduction

Avant tout, le plus important est peut-être simplement d'écouter un morceau, afin de se donner une idée de la sonorité de l'instrument. C'est une expérience assez unique. Le son est particulier.

Vous pouvez écouter un morceau de bilo ci-dessous, c'est le titre Ход Времени (6:30mn):

C'est un titre culte qui cartonne à tous bouts de champs en Russie.

Le bilo a été inventé par Alexandr Zhikharev. Son nom s'orthographie Александр Жихарев en russe (ça facilite les recherches le concernant, car la littérature occidentale est pour ainsi dire absente, ce qu'on peut d'ailleurs comprendre). Il est né en 1951, dans le village de Khoroshevo aujourd'hui englobé par Moscou, dans le district de Khoroshevo-Mnevniki. Il ne possède pas une formation de fondeur de cloches. Il a tout d'abord travaillé dans la construction au Komsomol à Naberezhnye Chelny. Ensuite, il a travaillé à l'institut des alliages légers, en métallurgie. C'est dans ce laboratoire qu'il a la première fois rencontré le monde des cloches. Dans les années 80, Alexandr a été sonneur de cloches au Kremlin et à la cathédrale du Christ-Sauveur, par passion il est rapidement devenu enseignant dans ce domaine. Cela l'implique assez fortement dans l'univers religieux des cloches orthodoxes. C'est en 1988 qu'il réalise de manière privée sa première ébauche de bilo. Il appelle la première plaque l'icône battue. Pourquoi donc un tel nom ?

Le bilo se caractérise par des lames de métal suspendues, et battues. On peut en voir une image ci-dessous,
[ tout en sachant que le bilo est introuvable en Europe, et donc la photo n'est pas de moi ]. L'auteur de la photo est Андрей Чупров. Certaines sources russes mentionnent toutefois la présence d'un bilo en Italie.

A la vue de cet instrument, on comprend le nom d'icones battues. Les plaques ont la forme des icones russes. Quelques-unes sont d'ailleurs gravées. Ce sont des plaques de bronze, avec une constitution entièrement comparable à des cloches classiques, sauf qu'elles sont plus fines et entièrement plates. C'est dans le milieu campanaire ce qu'on appelle des plaques acoustiques vibratoires ou quelquefois les plaques de Chladni, du nom de celui qui les a étudiées en premier. Il n'y a rien de totalement neuf à la création de ces plaques, Pascal Gaillard du Laboratoire Lordat de Toulouse en fait d'ailleurs une intéressante étude il y a quelques années, surtout en matière de propagation des ondes acoustiques. Il cite en autres qu'en 1787, Ernst Chladni en montait déjà une première ébauche d'étude. Si Zhikharev a brevété son instrument en Russie (et seulement dans ce pays, faute de budget), il faut bien admettre que c'est uniquement la constitution - l'assemblage - en tant qu'instrument musical polytonal "le Bilo" qui relève de l'invention... C'est d'ailleurs ce qu'il évoque lui-même : Cette étude est la première tentative de concevoir un instrument professionnel avec le choix modal de l'utilisation de plaques de bronze.

Bilo en russe veut très simplement dire "le batteur". Autrement dit, il est extrêmement difficile de trouver de la littérature spécialisée sur l'instrument, vu la fréquence du mot et surtout que ça n'a rien à voir... Le bilo est surtout connu par chez nous à cause des centaines de (mauvaises) vidéos, qu'on peut trouver sur Youtube. En effet, tous les dimanches au parc Zaposleobedennoe ou à Kolomenskoy (Коломенское pour les recherches Youtube), des joueurs viennent faire sonner les plaques acoustiques devant un public... indifférent ! Le bilo est aujourd'hui assez répandu, on le trouve dans 150 églises et 30 temples. Il peut aussi être entendu au théâtre Nemirovitch-Dantchenko.

L'instrument

Il existe actuellement deux albums officiels de bilo, qui sont Поющая бронза (Le chant de bronze) et Вознесение (L'ascension). Ces albums impliquent la participation de Natalia Nikolskaya. Autrement en temps habituel le dimanche après-midi, Alexandr est accompagné de Nicholas Golovlev et Alexandr Tchaïka. Ces deux albums aident beaucoup à comprendre les diverses tonalités que peuvent prendre l'instrument.

Le bilo se caractérise par un son d'une durée de vie extrêmement longue et puissante par rapport à d'autres métalophones. On a des temps de résonance exagérés. Cela donne une ambiance douce. Il n'y a que très peu d'attaque étant donné que les sons se mélangent, jusqu'à former une nappe sonore quasi continue. Il est important de savoir qu'il n'y a eu aucun overdub, c'est une prise de son live au parc Kolomna. Le travail est d'ailleurs une improvisation. Du coup, la nappe sonore n'est pas une manipulation. On peut imaginer qu'il y a du virtual pitch, bien que je ne l'aie pas prouvé par analyse.

Les russes décrivent l'instrument comme étant cristallin. Sauf pour les notes les plus aiguës, je ne le trouve pas. Au contraire, si l'on prend la définition du mot cristallin (d'une transparence ou d'une clarté qui évoque le cristal, clair, limpide, translucide), je trouve que cela ne s'applique qu'aux plaquettes, la plupart des notes des plaques intermédiaires étant rondes et les grandes plaques carrément floues.

Pour caractériser l'instrument, nous avons choisi deux procédures, l'une objective (entre guillemets), l'autre subjective (entre guillemets aussi). Pour ce faire, nous avons réalisé une étude acoustique des partiels. L'autre aspect, c'est que nous avons interrogé des musiciens et des non musiciens à propos de l'instrument, sans leur expliquer de quoi il s'agit et pourquoi ils sont interrogés. Il leur a été simplement demandé : que vous évoque la sonorité de cet instrument ?

1/ L'étude acoustique.

Sur un document (quatrième de couverture du deuxième CD), nous avons relevé l'affirmation que ces plaques doivent obligatoirement avoir la forme de 2 sur 3 pour pouvoir exprimer trois harmoniques séparée chacune d'une octave. Nous contestons cette affirmation, mais il est important de préciser que c'est probablement pour des questions de traduction et de compréhension du russe. Il est écrit : Chacune des plaques dans le même temps émet trois tonalités du même nom, mais dans des octaves différentes. Ce phénomène acoustique unique est l'émergence de la Trinité dans le son.

Là où ça nous pose un problème, c'est que nous avons relevé autant par Waveanal que par Spectrogramme un nombre très élevé d'harmoniques. Sur la note la plus grave, nous pouvons retranscrire 21 harmoniques, sur la note la plus aiguës 2 seulement. C'est peut-être que dans les aigües, elles sont plus difficile à discerner. En tout cas, ce nombre d'harmoniques élevé, a été mis en valeur sans actionner la détection fine, c'est dire... Nous pourrions monter à plus de 30 sans trop de difficultés. Ce décorticage sonore montre bien que c'est énorme. C'est autant qu'une cloche d'un excellent fondeur, voire plus.


Spectrogramme d'une note de bilo. On y note la fréquence des harmoniques, il y en a de nombreuses, et le fait assez étonnant qu'elles sont séparées. Cela signifie qu'elles s'expriment pleinement sans pour autant créer un brouhaha sonore, qui serait synonyme de bruit plutôt que de musique...


Au passage d'un Analfreq, on notera la force assez équivalente des harmoniques de base (prime, tierce, etc)..

En effet, de dix à onze fréquences selon ce qu'on admet de considérer, sont à des valeurs proches, sur une ligne à peu près égale de -20dB. En principe, dans une cloche classique, cela va décroissant fortement. Qu'est-ce que cette densité d'harmoniques provoque ?
- Un son très riche et complexe.
- Un son diffus, touffu, dense.
- Une difficulté à définir une note précise. On a l'impression que c'est un peu de tout à la fois.
- Une sonorité qui a de la peine à commencer quelque part et encore plus de peine à se terminer.
Tout ça, ce ne sont pas que des avantages...
Ca donne un timbre tout à fait éthéré. Pour aider, on lit la définition du mot : Qui a rapport à l’éther, aux espaces célestes ; aérien, vaporeux, pur, sublime. Les joueurs de bilo appuient assez fortement sur la relation avec la nauture, le chant des oiseaux et la dimension quasi religieuse de la sonorité. C'est pour ça d'ailleurs qu'ils enregistrent en live, dehors, avec une nature qui s'exprime. Pour eux, les sonorités sont mêlées et utiles l'une à l'autre.

1/ L'écoute.

A l'écoute d'un morceau, les personnes interrogées ont évoqué les sentiments suivants par rapport au son :

54% des personnes a déclaré que la sonorité est floue, vaporeuse, imprécise.
50% a déclaré que la sonorité est en quelque sorte « fausse ».
44% a déclaré apprécier la sonorité, que cela est doux et relaxant.
30% a déclaré textuellement être incapable de déterminer une note précise.
16% a déclaré ne pas apprécier, que le son des plus aiguës est agressif ou criard.
10% a déclaré que c’est complètement bizarre et que ça ne génère aucun intérêt.

Plus en détail, quelques remarques retiennent l’attention :

- Une sonorité planante à tendance sixties, presque artificielle, on a peine à croire que c'est un vrai instrument..
- La puissance des basses est prédominante, elle écrase les autres notes. Cette basse vrombissante n'a pas un son agréable. Les notes les plus graves ressemblent parfois à des casseroles tintées.
- On dirait un mix entre du carillon et un orgue type Hammond.
- Plus particulièrement pour les grosses plaques, on a l'impression que la frappe les déforment. Du coup, c'est comme si la note de base subissait une variation de fréquence et d'amplitude.
- Le son est entier, il ressemble à une nappe sonore où les frappes deviennent indissociables. C'est assez agréable, mais ça doit être rapidement lassant.
- L'instrument me fait penser à une sorte de carillon croisé avec du xylophone. Le son est très pur, c'est agréable et très reposant.

Conclusion

Flou, étrange, nombreux sont les adjectifs que l’on peut donner à cet instrument inhabituel. Si l’on recroise ces avis avec les études qui avaient été menées sur la sonorité d’une cloche, on retrouve l’information comme quoi plus le volume d’harmoniques libéré est important, plus la perception des auditeurs s’en trouve troublée. Rien d’étrange donc pour ce petit carillon que les avis soient si partagés et quelque peu hésitants. Si l’on compare avec le xylophone, les avis sont nettement plus tranchés et orientés vers une acceptation simple, tout simplement parce que le son est clair, pétillant, limpide, court et peu chargé d’harmoniques.

L’avenir du bilo est incertain. L’un des avantages les plus certains qu’on peut lui trouver, c’est qu’il ne faut pas être musicien pour en jouer. Les notes sont si indistinctes qu’il serait difficile de trouver de faux accords. Avis aux amateurs, c’est facile à fondre !

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