Tchorski
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La cokerie d'Anderlues
Interview de Daniel Faidherbe

Voici quelques souvenirs du temps de la cokerie par Daniel Faidherbe, dit l’écolo. Ce qui suit ne représente pas une transcription littérale de ses paroles mais, je l’espère, une restitution fidèle à sa personnalité et aux propos échangés.


Daniel à son bureau. Photo © Henk Van Rensbergen.

Avant, j’étais conducteur de chantier dans le bâtiment. J’arrivais à 7h afin d’être en ordre pour 7h30, histoire de préparer les chantiers. Ici à la cokerie, je suis arrivé à 27 ans. Je voyais les ouvriers dans le réfectoire, à 7 heures moins 2 ils étaient encore là. Je tirais des yeux ronds comme ça. Naïvement, je disais au surveillant : et quoi, on n’y va pas ? Alors on me répondait avec flegme : oh mais ne t’énerve pas petit, on a encore le temps.

Les ouvriers allaient à la douche à 13 heures 30 au lieu de 14 heures. Je n’en croyais pas mes yeux. On va à la douche à cette heure-là ? Les ouvriers retournaient à 14h00, on les voyait partir au loin. L’ingénieur criait : hey, Patrick ! Puis, il levait la main et rajoutait : salut hein, à demain.
Quand je suis arrivé à la cokerie, je me suis dit : je vais me tirer vite fait. Alors, un vieux de la vieille m’a dit :
-Si tu veux partir, dépêche-toi de le faire, fais-le tout de suite, sinon c’est foutu.
-Oh oui c’est ça, tu vas voir que ça ne va pas trainer…
Résultat, j’y suis resté plus de vingt ans et le vieux a eu raison. C’était le paradis la cokerie.

Une fois comme ça, il y a Marc (Van Hassel), il avait posé congé pour le foot, il aimait bien ça. Son congé lui avait été refusé. Or le soir, il y avait match… Le midi, je le vois à table, il était tout pâle, livide… Je lui ai dit : éh bien Marc ? T’es tout pâle, qu’est-ce que t’as ? Et le gars il fait la moue, hum non, je ne suis pas bien. Oh Marc dis, faut retourner si t’es malade… Et l’après-midi, ça n’a pas loupé, il était en maladie.
Marc, c’était un impulsif. Quand il avait décidé de travailler, tu n’arrivais pas à le suivre. Quand il avait dans le cul de ne rien foutre, tu pouvais danser sur ta tête.

Il y en a un qui était retourné malade (je suis pas bien, j’ai mal au ventre). Or, c’était le jour du carnaval et il était Gilles. Les surveillants tu sais, ils étaient tous d’Anderlues, et ils allaient au carnaval aussi, bein oui ! Alors paf ça n’a pas loupé, dans le défilé, le face à face. Et bien, qu’est-ce qu’il se passe ? Un petit coup à droite, Monsieur Bernard : tenez une orange. Un petit coup à gauche, Monsieur Surin, tenez une orange. Le lendemain, tu crois qu’il a été sanctionné ? La cokerie c’était une famille.

Un jour, Dejnecki, il a fait monter au bureau pour une réunion sur la sécurité. C’était des gens de Bruxelles, ils nous avaient regardés en train de travailler, oh là là on ne porte pas le casque c’est grave, etc. On montait au bureau 15 par 15. La réunion se passe, il y avait des diapositives et des papiers et tout soula. Quand on marche dans un escalier, il faut tenir la rampe, attention, pas de bêtise, sécurité... Personne ne pipe un mot… Et puis la réunion se termine. Je sais pas si tu vois, dans les bureaux, il y a deux volées d’escaliers. Tout le monde descend et Dejnecki ouvre la marche. On l’observe et on ne dit rien… Et puis une fois en bas, Il y a Patrick (Vandekerkhove) qui lance bien fort :
-Je vois que Monsieur le Directeur ne tient pas la rampe et n’a pas très bien compris la réunion !
Dejnecki se retourne et fusille du regard VDK : Excellente remarque monsieur Vandekerkhove.
Tu te doutes bien que 20 minutes après, l’histoire avait fait trois fois le tour de la cokerie.

 

" Tenez, une orange, Monsieur Surin. La cokerie c’était une famille."

X était concierge. Et puis un jour, au bureau ils sont devenus tous rouges et furieux. La facture de téléphone se montait à 80.000 BEF (NdT, somme faramineuse !!). Ils ont regardé d’où ça venait. C’était du poste du concierge, il passait ses nuits à sonner des 0900 (NdT : appels surtaxés, notamment de téléphone rose). Je peux te dire : qu’est-ce qu’il s’en est pris !

On va te faire un cadeau empoisonné, tu vas devenir chef de ton service (NdT : le broyage).
-Ah ? (silence) D’accord.
Bein écoute, ça faisait des années que j’étais avec mes quatre hommes… Après, moi quand j’allais les voir, je me pointais vers 14 heures, c’était pour me reposer, c’était ça le boulot de chef avec eux. Et voilà que de délégué syndical, je passe chef… Je peux te dire que j’en ai fait des nuits blanches.
Les hommes venaient encore pour me demander conseil, même après.
-Ah mais non, allez voir le délégué, enfin ! Moi je suis chef, je suis passé de l’autre côté de la barrière !
-Oui mais on préfère quand même parler avec toi…
-Oh là là ! Bon allez, ferme la porte hein, je t’écoute…

Quand je suis passé chef, j’avais les appels des riverains. Ils hurlaient pour les poussières, dès qu’il y avait du vent c’était des nuées noires. Alors, il fallait arroser. C’est pour ça que mon surnom, c’est l’écolo. J’arrosais les tas. Toutes les semaines, je priais pour qu’il pleuve. A l’enfournement des fois, le type, on ne le voyait plus tellement c’était un nuage de charbon, c’était dur ce métier-là.

Y’a une fois, avec Jules (Bernard), on s’était bien engueulés. Le lendemain, il est venu, il a tendu la main et il a fait : allez, on fait la paix maintenant. Tu vois, le directeur te dit : ça va, on fait la paix, c’est quand même formidable. Et je peux te dire que le mec, avec ses grandes mains, c’était une baraque… Alors, on le voit encore énervé là, il dit : mais vous savez Monsieur Faidherbe, croyez-moi, je vous ai traité d’un certain nombre de noms d’oiseaux… Et moi, avec mon petit humour piquant : oh vous savez Monsieur Bernard, moi aussi j’ai eu quelques écarts de langage à votre propos !


Photo © Henk Van Rensbergen.

Les hommes du dessus (NdT : des fours) avaient des chaussures anti-chaleur. Nous quelquefois on allait y faire un tour, on courrait, parce que sinon les chaussures fondaient.

Quand j’ai eu mon infarctus, au retour après un mois d’arrêt maladie, tous les hommes étaient aux petits soins pour moi. Surtout ne bouge pas, on va s’occuper de tout. Premier jour, tout va bien, deuxième jour, tout va bien. Et puis, le troisième jour, on vient me voir : dis, t’as bien pris tes médicaments ? Ca va, ça va ? Non, mais c’est parce qu’on a une mauvaise nouvelle, viens voir… Je commence à baliser… J’avance et peu à peu, je vois au loin, la locomotive, elle est pas de face, elle est perpendiculaire, carrément… Oh c’est pas vrai, déraillée, mais alors perpendiculaire… Et bien figure toi qu’ils avaient été chercher les barres, les tôles, tout pour remettre la machine. D’habitude, fallait tirer un peu pour que les hommes bougent, là ils avaient déjà tout fait pour que je n’aie pas de choc. Tous aux petits soins…
La voie ferrée, on l’appelait Walibi 2 tellement ça tanguait.
La SNCB, un jour ils sont venus inspecter. Ils nous ont dit, oulah, nous on ne va pas plus loin que là !

Quand le charbon était sec, ça se passait bien, mais quand c’était humide, ça collait dans les rames. Des fois quand il y avait du gel, on ouvrait la trémie et rien ne descendait. Alors, on devait taper à la barre à mine dans le charbon pour le décoller, on pouvait passer plus d’une heure par wagon.

" Au dernier four, Luigi
a pris son casque et de dépit, il l’a jeté dans le coke-car rempli de coke en fusion. Alors, tous
les hommes ont fait
le même geste. "

Et puis un jour, ça a été la fin. Au dernier-dernier four, quand on l’a bourré et qu'on avait terminé, Luigi (Barisan), il a pris son casque et de dépit, il l’a jeté dans le coke-car rempli de coke en fusion. Alors, tous les hommes ont fait le même geste, à sa suite.
Il y a un gars, il a eu difficile, il a fait une dépression.
Le plus dur, ce n’était pas de se dire que c’était fini, c’était de voir partir les lieux dans la gueule de la pince. Voir les choses partir… tout ce qu’on a pu connaître et aimer pendant vingt ans.

Il y a un jour des années après, je roulais et paf, je coupe la chique à un camion. Soudain, mon gsm qui sonne. Allez, c’est quoi ? Je vois Carpentier qui s’affiche comme nom ? Carpentier ? Eh vieux, je suis derrière toi qu'il me dit, alors, on coupe la route ?! Il était camionneur à la cokerie. Avant il était dans les brasseries, et il y est retourné. Faut dire que ma voiture a une plaque spéciale, c’est BYT-888, alors ça se remarque (NdT : j’ai changé les chiffres). On s’arrête et on discute pendant 45 minutes. A un moment je lui fais : hey, faudrait que tu retournes au travail quand même !
Quand on commence à parler de la cokerie, tu sais, à minuit on est encore là…


Photo © Henk Van Rensbergen.


Merci à Danny pour son accueil, sa gentillesse, son soutien sans condition et ses photos.
Je te souhaite les plus belles promenades du monde à vélo. A l'écolo. Pépère.

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