Tchorski
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Les carrières souterraines de Lezennes (1/2)

Ces souterrains sont extrêmement dangereux, n'y allez pas sans guide !


Lezennes est une petite ville du sud de l'agglomération lilloise. Il y existe une carrière souterraine ancienne au creusement totalement anarchique. Il s'agit d'une des plus vastes carrières souterraines de France, le développement est impressionnant. Connus de tous par ouïe-dire, les espaces situés à quelques mètres sous terre sont pourtant, pour bon nombre de personnes, de l'ordre de l'inconnu. Le creusement est très original, et son anarchie en fait un lieu qui ne se visite qu'avec de grandes difficultés.

Quelques mots d'introduction... car il est étonnant d'interroger les lillois au hasard des rues sur les souterrains de Lezennes. Rares seront ceux qui répondront ne pas en avoir connaissance. Or, il s'avère que, désirant en savoir beaucoup plus sur le sujet, je me suis cogné de manière systématique sur une barrière : personne ne connaît de manière pratique ce lieu souterrain. Il semble en fait que la quasi-majorité des volontés de visite du souterrain se sont éteintes au lendemain de la seconde guerre mondiale. Bien sûr, il reste quelques acharnés peu équipés défrayant la chronique de temps en temps, mais cela ne constitue en rien une connaissance populaire du lieu, comme on peut le voir dans d'autres communes. Il s'est avéré, après quelques recherches, que ce site est très sauvagement replié sur lui-même. Protégé de toute part, cet espace de vide, aussi présent qu'il puisse être dans la mémoire collective, ne se livre qu'à celui qui recherche longuement.

Décrire Lezennes en quelques phrases relève un peu du défi, il existe une telle anarchie, autant dans le creusement que dans les périodes d'exploitation, qu'il est difficile de faire une part des choses qui soit non entachée d'erreur. 70 hectares de terrains sont touchés. Ce chiffre est soumis à variation, d'une part du fait de disparition de carrières par remblaiements, d'autre part par la découverte constante de nouvelles extensions. Ce chiffre semble peu important. Il faut en contrepartie remarquer que le creusement réalisé sous Lezennes est un labyrinthe inextricable. Tantôt par catiche, tantôt par chambres et piliers, le maître mot semble anarchie. De ce fait, la progression est très lente, difficile, soumise à l'erreur. A se balader dans ces espaces, on se demande véritablement comment s'est déroulé le creusement. On ne ressent vraiment pas de volonté générale, on croirait presque percevoir une juxtaposition de méthodes, d'époques de creusement. Selon les lieux, les variations sont très fortement perceptibles. Au centre du village, c'est un creusement par chambres et piliers tournés, cela poussé dans toutes les directions. Dans certaines communes proches (Loos, Wattignies), il s'agit de catiches collées les unes aux autres, cela dans une régularité quasi parfaite. Deux témoignages d'époques différentes témoignent, les situations intermédiaires sont observées de toute part ce qui complexifie énormément la compréhension générale du lieu.

Subsistent quelques vagues entrées, dans les champs et terrains déclarés inconstructibles. Ce sont des catiches dont le couvercle s'est effondré. Descendre dedans ne mène à rien, ce sont des micro-réseaux dont les galeries sont écroulées de toutes part. Les véritables entrées sont contrôlées par le service des carrières. Ce sont des puits, obturés par des plaques d'égout dans les jardins et quelquefois les maisons. Il en résulte que Lezennes est devenu un véritable désert minéral. Ces vides font d'ailleurs fantasmer, surtout les jeunes en mal d'aventures. A la recherche des mythes souterrains, ils partent où rêvent de partir à la recherche du "lac bleu" et autres légendes complètement déformées. Il est facile de faire dire n'importe quoi aux secrets puisque personne n'est là pour contredire. Au final, le fameux lac bleu n'est qu'une série de galeries inondées par des eaux phosphatées. Lors des périodes d'étiage, le lac bleu n'est autre qu'un désert de boue séchée. Il faut bien avouer que les souterrains de Lezennes, c'est en bien des lieux surtout une immonde odeur d'égout, il n'y a rien de poétique là-dedans, les rejets sont trop nombreux.

Les origines du creusement restent assez mystérieuses. Certains les font remonter aux calendes grecques, d'autres au onzième siècle. Bien qu'encombrées de graffitis anciens, les galeries ne livrent pas leur secret, surtout sur des sujets archéologiques aussi délicats. Il est en tout cas certain, au vu de l'aspect du creusement, que les galeries les plus anciennes sont situées au coeur du village. La régularité du creusement ne s'observe que bien plus tard, sur les extérieurs (Hellemmes), voire même plus loin encore. Quoi qu'il en soit, ces lieux ont eu un passé lourdement chargé d'histoire. Les graffitis émanant des réfugiés de la première et de la seconde guerre mondiale pullulent ça et là. Les traces sont là en chaque époque, s'effacent ou perdurent. Cette histoire continue d'ailleurs à se bâtir, dans une direction qui semble par contre nettement plus désagréable. Dans le centre-ville, les rejets de wc en carrière sont très nombreux. Les tuyaux affleurent au niveau du ciel de la galerie et rejettent toutes sortes d'effluents, dont des polluants tels des eaux de lessive et des détergents.

Les remblaiements sont nombreux, surtout avec la construction des surfaces commerciales gigantesques dans les extérieurs de la ville ; ces projets amènent une destruction des galeries aussi inévitable qu'inéluctable. En certains endroits excentrés, de nombreux piliers sont dans un état catastrophique. Creusé dans un calcaire la plupart du temps d'excellente qualité, on ne peut nier la mort latente d'un espace souterrain. Des expériences de comblement sont régulièrement menées. Certaines sont classiques, menées avec des matériaux neutres comme du gravier ou de la bentonite. D'autres sont plus étonnantes : déchets neutres de lavage de porcelaine, projection de fibres sur les piliers. A noter une technique (nouvelle en 1998) : le comblement par injection de formol-urée. Cela donne un matériau très léger, un peu comme du polystyrène. Ce matériau a bonne portance connaîtra probablement un avenir dans les remblaiements de fontis. Les descriptions de cette lente agonie de la carrière ne peuvent être exactes qu'en évoquant la vie actuelle du lieu, aussi restreinte soit-elle.

Quelques passionnées font en effet vivre ce souterrain, ou plutôt ils vivent en lui. Outre les études menées de temps en temps par des étudiants, d'autres personnes passent des jours entiers à parcourir chaque centimètre carré du labyrinthe. Loin de dégrader les galeries, ils sont en quelque sorte des veilleurs attentifs aux mouvements. Ne pouvant palier les services des carrières de par leur méconnaissance technique, ils ont une habitude des recoins de galeries tout à fait étonnante, et chaque fissure prend un sens, celle qui bouge est automatiquement repérée. Il faut signaler en effet que ces vides en question sont situés à très faible profondeur, ils sont directement sous les maisons. Il n'est pas rare d'apercevoir le radier d'une cave, et même, aussi incroyable que cela puisse paraître, les planchers en bois de quelques sous-sols. Les catiches, enroulements de pierre, ne sont qu'à quelques dizaines de centimètres sous la surface. Leur stabilité est d'ailleurs une source d'étonnement.

C'est ainsi que, parcourant les galeries un peu au hasard, on tombe quelquefois sur des lieux aménagés de manière récente. Une légende court vaguement en surface, je viendrais par ces lignes la confirmer. Il existe effectivement un habitant de Lezennes, qui force de patience, a creusé lui même son puits d'accès. Foncé dans un calcaire compact dans un lieu un peu plus profond que d'habitude, le travail effectué est important. L'aménagement des galeries est bâti tout en respect du site, sans dégradations et sans que cela vienne toucher la stabilité des lieux.

L'avenir est certainement à une disparition quasi complète de la carrière, cela dans un futur lointain au vu du volume à remblayer qui est considérable. 1,4 millions de mètres cube de matériaux seraient nécessaires. Mais c'est loin d'être aussi problématique que les effondrements observés en Lorraine. Ici on sait encore aller constater l'effondrement. Il n'y a pas de risque de noyage du site, il n'y a pas de problème économique majeur à la persistance des vides pendant quelques dizaines d'années encore. A noter qu'une bonne partie des galeries peuvent être foudroyées étant donné le fait qu'il n'y a pas d'habitation en surface. Ce qui est dommage, c'est évidemment toute la perte du patrimoine que représente ce lieu. La création d'un musée, même de taille restreinte, serait d'une part un moyen de conservation, d'autre part un site touristique incontournable. Faut-il rappeler que les catacombes de Paris sont le deuxième lieu le plus visité de la capitale après la Tour Eiffel ? L'attrait de la population à ces lieux - l'attachement dirais-je même - plébiscitent en tout cas l'ouverture à une connaissance plus palpable de ce qui vit secrètement quelques pas sous terre.


Un tableau des familles réfugiées sous la première guerre mondiale.
Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous, octobre 1914.


Un extrait du plan de Lezennes. Le maître-mot est l'anarchie

Qu'est-ce qu'une catiche ?


Hormis les tanières des loutres, ce mot est destiné à définir l'architecture souterraine de la carrière souterraine de Lezennes, il n'y a pas de catiches ailleurs. C'est un puits en forme de bouteille, obturé par un enroulement de pierre (voir photo). Les carriers creusent depuis le sol un puits en forme de bouteille, puis un second puits de la même forme. Dans le bas de la bouteille, ils creusent une petite galerie de jonction. Voilà, vous venez de créer votre premier souterrain par catiche. Au dessus de l'enroulement de pierre, qui tient par magie, on recouvre de 40 centimètres de terre et puis là-dessus, on construit une route, une maison, etc... S'il y a un point de rupture dans ces souterrains, c'est dans l'enroulement de pierre. Evidemment, c'est fragile...


Une vue agréable d'un secteur peu chaotique.


Un particulier, Jean-François, a creusé un puits dans sa cave et il a aménagé la salle en bas de chez lui.


Quelques pneus trainent et la galerie devient le salon du véhicule de l'occasion !


Un pilier en très mauvais état, surveillé par le SDICS.


Une autre vue de ce pilier. Il est fendu en deux à cause de la pression des terrains.
Il est fort probable que ce lieu subira un comblement d'ici peu.


Jeux de lumière et de pierre.


Le pilier est à vendre chez Maître René Delcourt !


La tombe de la main, vouée au culte d'Ishanella. Il n'est pas rare de découvrir des lieux artistique, la
carrière en regorge, c'est souvent le fruit du travail de Jean-François.


Une ancienne champignonnière.


La salle de la pierre sacrée, dite salle du Pi.


Un aspect de la complexité du réseau. Ne vous y aventurez pas sans un guide expérimenté, c'est trop dangereux. Nous avons expérimenté de nous perdre, ça n'a rien d'agréable. En effet, on se dit qu'on suivra le bord ferme, mais quand celui-ci est composé de déchets et de galeries basses, on y va ou pas ? La moindre approximation et c'est l'erreur. Les accidents n'ont pas manqué dans ce réseau souterrain.

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