Tchorski
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Les carrières souterraines d'Hordain (1/3)


La carrière souterraine d'Hordain en 1999.

Introduction

Effectuer des recherches sur le thème des carrières souterraines d'Hordain a quelque chose d'assez irritant. Ça commence d'emblée plutôt mal lorsqu'il s'agit de parler d'un lieu qu'on apprécie tout particulièrement ; tel est pourtant le sentiment. Les carrières souterraines d'Hordain sont de grand développement, possèdent un intérêt archéologique et technique indéniable, et de plus, il est de fait qu'elles sont esthétique. Ce qui est irritant à proprement parler, c'est qu'il n'existe pour ainsi dire aucune documentation. Si vous pensiez que sur internet, il y a tout sur tout, c'est une erreur. Il manque Hordain. C'est une drôle de lacune.

La seule source bibliographique fiable est la première édition du livre de Bernard Bivert, sur les souterrains du Nord-Pas-de-Calais, complété par les recherches de Yves Paquette sur les stabilités. Pour le reste, absolument tout est à inventer. Le travail n'est pas mince. Voire même, j'aurais presque envie de dire, la tâche est si ardue, j'y vais à reculons. Le présent document fait le point sur la question.

Hordain est une petite ville de presque 1500 habitants, située au sud-ouest de Valenciennes. Elle se situe à cheval sur le valenciennois et le cambrésis. Elle hérite de ces influences, mais se rattache tout de même principalement au valenciennois. Hordeng dans un lointain passé, Hordaing d'après Cassini, parfois Hordain-Sur-Escaut, telles sont les anciennes toponymies.

Description globale

Les carrières d'Hordain sont très vastes. Elles sont pour ainsi dire inconnues du grand public étant donné qu'elles ne défraient jamais la chronique. Premièrement, il est possible de dire qu'elles sont actuellement pour la plupart stables. Ce n'est pas comme dans le sud lillois où des catiches s'effondrent presque chaque hiver, vu les faibles résistances des craies dans les périodes humides hivernales et médiocres obturations de catiches. Ici le modèle de creusement est à chambres et piliers, et non en catiches qu'on ne trouve que dans le lillois ou presque. Deuxièmement, elles ne sous-minent pas de l'habitat (comme à Lezennes, à Faches). Elles sont situées majoritairement sous les terres de cultures. Ceci est affirmé à quelques précisions près car des galeries sous-minent les terrains de Sevelnord. En tout et pour tout, il est aisé d'affirmer que ce sont simplement des carrières discrètes.

Hordain elle-même est discrète. Oui l'on vous dira bien sûr : la barrière de péage d'Hordain (située à Thun-l'Evêque, en plus)... Du point de vue patrimonial, disons qu'il y a plus intéressant à discourir !

Les galeries des carrières d'Hordain sont assez souvent à faible profondeur. Il s'agit de puits avoisinant les 7 mètres (et encore parfois 5 mètres), avec des galeries hautes de plus ou moins 2 mètres. Les travaux sont menés en hagues et bourrages. Ça signifie que tous les moellons "stériles", disons de mauvaise dimension, étaient utilisés en bourrages. Il en résulte un ensemble de galeries particulièrement difficile à parcourir. De très nombreux endroits - y compris de passage principal - sont remblayés. Il faut ramper dans des passages hostiles, du fait que les blocs non équarris sont pointus et mal disposés. C'est assez chaotique, en fait ! Il pourrait être considéré comme un privilège de descendre dans Hordain, c'est surtout très difficile et épuisant.

Au-delà de ces remblais incessants, les carrières sont creusées dans une craie du sénonien, qui est pure et belle. Les secteurs dégradés existent, mais sont assez rares. Le creusement peut avoisiner quelquefois celui d'Avesnes-Le-Sec ; la finalité, alimenter Valenciennes en pierre de taille, c'est la même chose qu'à la carrière d'Estreux.

Lorsque l'on regarde les vieilles cartes topographiques d'Hordain, un œil exercé décèle immédiatement l'activité extractive de la pierre. Les toponymies des lieux-dits sont parlants : Le trou à cailloux, le Pavé, La Fosse à Loups. Passant à tout autre chose, nous ignorerons savamment le "chemin des culs tous nus" ! La municipalité n'évoque pas l'existence des carrières au sein de sa description historique. Pourtant, vu le volume de creusement, il a bien fallu une fameuse équipe de carriers.

Certaines de ces carrières sont médiévales, sans qu'elles soient aussi anciennes qu'Avesnes-Le-Sec. En cette dernière, la pierre était de meilleure qualité qu'à Hordain. Elles sont anciennes notamment vu le plan d’exploitation anarchique, mais aussi par citation : Des chantiers ordinaires nécessitaient une fourniture moyenne de 10.000 à 20.000 pierres par an : à Bouchain en 1378, on livrait des carrières d'Hordain 12.202 pierres et 275 charettes de moellons, en 1405, 21.023 pierres, au Quesnoy pour les fortifications en 1395-96, 10.412 pierres, en 1396-97, 7565 pierres. [A. Salamagne, Construire au Moyen-âge : les chantiers de fortification de Douai]. 1890 comme date finale d'exploitation pourrait correspondre à une bonne fourchette d'évaluation. Notons que le donjon de Bouchain a été rechemisé au 16ème siècle en pierre d'Hordain.

Sur l'après-carrière, le SDICS a fait remblayer en 1978 un secteur non négligeable (8000 mètres cubes) sur la carrière affectant le lieu-dit "Le Moulin à Vent". Celle-ci était en trop mauvais état et commençait à menacer la RN30. Plus tard et, compte-tenu de l'histoire de la carrière, nous dirons assez récemment, Sevelnord a fait remblayer un certain nombre de galeries sous des terrains de l'usine, comme la carrière Hordain-Simca antérieurement. Le site du Moulin est équipé de convergencemètres (cannes de convergence) et d'extensomètres.

La craie chloritée d’Hordain et d’Avesnes-Le-Sec est de meilleure qualité que celle de Lezennes. La raison, c’est en fait cette couleur un peu grisâtre ou jaunâtre. A première vue, on penserait aisément que la pierre est mauvaise et impure à cause de cet aspect sale. En fait, c’est un liant sableux qui donne cette couleur, ce qui explique la meilleure qualité : elle est plus résistante en compression. Ces qualités expliquent deux choses : premièrement le fait que la pierre d’Hordain est vendue plus chère que la pierre de Lezennes. Le prix est le double, 16 francs prise sur place, 40 francs livrée à Lille. Deuxièmement, la pierre d’Hordain est utilisée dans la statuaire, ce qui n’est assurément pas le cas à Lezennes. La pierre d’Hordain est généralement appelée, dans une certaine globalité (mais nous savons qu’il faut être plus précis) de la pierre d’Avesnes. Dans le vocable local, elle s’appelle le blanc-caillou, ce qui n’est pas sans rappeler les blancs-caillos de Lille. Les exploitants sont dénommés des carriéreurs, jamais des carriers ou des maîtres-carriers.

Les bancs d’Hordain sont parfois striés de silex, ce qui n’est pas sans embêter les « carriéreurs ». On trouve aussi des nodules ferrugineux. Ces défauts font abandonner certains chantiers, l’exploitant se tournant alors vers de meilleurs bancs.


Les carrières sont mentionnées sur l'ancien cadastre.

Du point de vue archéologique

Les galeries peuvent attirer du fait de leurs secrets, mais là, il faut dire que les secrets sont épais. Hordain est un grand centre d'exploitation de la pierre au haut moyen-âge, au même titre qu'Avesnes. De ces exploitations disons le honnêtement, nous ne savons rien. J'émets à titre personnel l'hypothèse que les exploitations anciennes correspondent à des excavations qui se situaient directement au sud-est du village – mais rien au sud-sud, car c’est marécageux. Cela ne correspond à strictement aucune exploitation connue, ni même à des anomalies géophysiques. Pourquoi ces lieux ?

1) D'une part parce que les lieux connus, le pavé, le Moulin à vent, la Fosse à Loups, le Trou à cailloux, sont de révolution industrielle ou de renaissance pour le plus ancien, dès lors où se trouve le médiéval ? Dans ces grands lieux-dits à vocation agricole, on connait bien les situations. Les médiévales doivent bien être quelque part.
2) Parce que c’est un miroir géographique complet avec Avesnes, dans laquelle une très vieille exploitation (non détectée en anomalie) est mentionnée sur les cartes anciennes. Et Avesnes, c'est médiéval.
3) Parce que la meilleure pierre est là, celle du Pavé est de qualité moindre. Il est donc logique que le meilleur ait été tiré en premier.

Les carrières d'Hordain sont relativement bien préservées (fontis, ruptures). Quelques secteurs sont tout de même en état de surveillance, ou bien remblayés à titre préventif, ce qui est le cas de certains parkings de Sevelnord. Tout ce secteur hautement stratégique est voué à l'urbanisation, d'où les grandes plateformes de logistique. A l'occasion de ces constructions, les carrières sont parfois remblayées.

Le personnel nous est peu connu. Bernard Bivert a trouvé quelques pistes. Il cite la mise en abandon d'une exploitation, en 1876, par Henri Lorette. La terre appartenait à Madame Veuve Dupont. Il cite sur une parcelle voisine, Jules Caudmont, négociant à Lille, qui exploitait une carrière de craie. Il cite encore : en 1855, Ernest Despret, exploitant aussi à Avesnes-Le-Sec, est autorisé à exploiter sur le territoire d'Hordain. Il emploie quatre à cinq ouvriers.

A savoir qu'Hordain possède la particularité rare d'avoir les fiches de salaire au mur. Souvent, ce ne sont que des comptages de blocs. D'autres fois, et cela nous est riche d'enseignements, les ouvriers nous sont mentionnés. Nous relevons :
- Jean
- Joseph
- Pierre
- Latange (sous réserves)
- Dupont
- Frère (nous supposons qu'il s'agit du frère de Dupont)
- Jacques Tison
- Jean-Baptiste Gustin
- Pierre Gustin
- Henri Gustin
- Joseph Vasseur
- Louis Deufour (serait-ce Louis Dufour ? Nous le pensons vu l'écriture manuscrite maladroite)
- Joseph Mererisse (Nous pensons que c'est Joseph Meurisse vu l'écriture maladroite)
- Alain
- Fils (nous supposons qu'il s'agit du fils d'Alain)
- Cauchy
- Plume

Nous relevons de même dans l'arbre de Jacques Tison la présence d'un certain Henri Pora, né en 1804, et se déclarant comme carriéreur à Hordain. Quant à Jacques Tison, il est né à Hordain le 1er août 1756 et décédé à Saint-Quentin le 8 octobre 1823. Il se déclare comme carriereur avant 1789. Toujours dans l'arbre, nous relevons Jean-Jacques Tison, né le 18 juin 1758 à Hordain, décédé le 3 Frimaire an 13 à Hordain, et qui se déclare carriereur à l'administration.
Nous relevons l'existence de Sébastien Mahet, né le 7 avril 1733 à Hordain, et décédé le 15 septembre 1771 à Hordain. Il se déclare comme carriéreur.
Jean George, né le 27 décembre 1728 à Hordain et décédé le 14 janvier 1789 à Hordain. Il se déclare temporairement carriéreur, mais fut aussi garde-champêtre.
Toussaint Pora, né aux environs de 1717, et décédé le 12 avril 1756 à Hordain. Lors de son mariage en 1743, il se déclare comme carriéreur. Il se marie avec Marie Dufour, ce qui pourrait conforter notre lecture de Dufour à la place de Deufour.
Jean-François Margerin, né en 1723 à Hordain. Il se déclare à l'administration comme carriéreur.
Géry Legrand, né en 1701 à Hordain et décédé le 27 mars 1740 à Hordain. Profession : carriéreur.
Jean Lépine, baptisé le 14 janvier 1756 à Hordain. Profession: Carriereur.
Jean-Baptiste Mairesse (Meresse), carriéreur à Hordain le 11 janvier 1775.
Jean-Louis Tison, de sa mère Marie-Thérèse Poras (donc la famille de Henri et Toussaint Pora), né le 25 novembre 1733, se déclare comme carriéreur.

Jean-Baptiste Gustin, précité, est né le 4 mai 1795 (15 floréal an 3).
Pierre Gustin, précité, est né le 5 janvier 1793. Henri nous est inconnu.
Joseph Vasseur, précité, est déclaré parrain d'une enfant en 1739.

Plume est un nom répandu dans familles hordinoises, au même titre que les Tison, Lépine et Pora. Il pourrait s'agir de Jean-Baptiste Plume, né le 5 novembre 1749 et décédé le 3 février 1810, marié avec Marie Pora.

Notons que toutes ces personnes nous ramènent à une période d'activité : 1740 ~ 1780. Les dates du 19ème siècle sont quasiment inexistantes. Cela pose un problème historique, étant donné que nous pensions ces exploitation comprises dans une fourchette de datation : 1800 ~ 1850. C’est visiblement un point de vue erroné. Ou, tout du moins, si une activité perdurait dans cette période là, l’essentiel de l’extraction était déjà passé. Les noms des personnes gravées aux murs sont comme des signatures attestant de cette datation.

Les patronymes quant à eux restent assez anonymes. En effet, ces noms étaient quasiment tous répandus à Hordain en cette période. Notons de plus que cet aspect est renforcé par la faible mobilité géographique de ces ouvriers carriers. Rien d’étonnant donc que ces familles perdurent, même aujourd’hui.

La visite

D'une manière globale, la carrière est remblayée à 90% de sa surface. C'est soit remblayé à 100% et clavé avec un mur de blocs, soit remblayé à 80% et on voit que ça file au dessus des blocs sommitaux, soit il reste des boyaux de circulation, soit les boyaux sont dans des remblais de blocs. Dans les 10% restants où j'ai pu me faufiler un passage (essentiellement des boyaux de remblais, mais aussi… des remblais de blocs, dur dur), j'ai photographié 10% des lieux. Sinon tout le reste est trop hostile. Ca veut dire qu'en photo, je montre un aspect faussé et idyllique. En fait je montre quasiment 1% de la carrière.

Au cours de la visite, je n'ai pas trouvé de bout. Ca s'arrête sur des remblais trop remblayés afin que ça passe. En insistant, il serait possible de passer mais problème majeur, ce type de visite en ramping ne permet plus d'inspecter les voutes. C'est donc déraisonnable et je me le suis interdit.

Visiter Hordain, c'est du masochisme, même si le terme est cru. C'est dur, éprouvant, fatigant, hostile, rampatoire, chaotique… mais quelque part magique. Les rares espaces non-rampatoires sont beaux. Sans les genouillères, c'est quasiment impossible tant c'est exténuant. Les grosses chaussures et les gants ont aidé, sans citer le casque, qui fut plus qu'utile…

Voici quelques photos des lieux, qui témoignent de la beauté de ces galeries.


Un aspect classique de la carrière. De part et d'autre, c'est du clavage à 100%.


Quelquefois, ces clavages laissent apparaitre 10 à 20 centimètres libres au sommet.


Les clavages effondrés laissent de petits boyaux dans lesquels il est possible de se faufiler. Sérieux ? Oui oui, une visite d'Hordain, c'est ça.


La particularité de la carrière, ce sont les fiches de salaire au mur.


Des fois, cela donne l'impression que ce sont des instructions quant aux blocs à débiter.


Dans bien des galeries, on sent une grande attention à la taille, c'est très soigné.


Les quartiers de la sorte sont... bien rares malheureusement. On retourne rapidement au
mode terrier de renard...


Comme on le voit, mis à part les clavages, il n'y a pas d'effondrements.


Ces galeries semblent avoir été creusées dans une période 1740-1780.


Une simple image de la perfection souterraine, quel bel alignement.


A nouveau du comptage. A droite, les initiales des ouvriers.


Une barre à mine. L'ouvrier qui la manipulait devait faire deux fois ma taille et sept fois mon poids.
La barre était très lourde.


Le quartier d'exploitation.


Ici, on est presque au fond vers le nord, sur le territoire de Lieu-Saint-Amand.


A droite au sol, c'est un fil d'Ariane.


Un aspect des boyaux de renards. Je n'ai pas pu faire une photo dans les blocs, c'était trop dur.


Dans le quartier des piliers 110-150.


Des comptes de l'année 10, donc 1810 ?
Le 4 juillet 1810.
Le 23 juillet 1810.
Le 9 août 1810.
Le 31 décembre 1810.


En bas en lumière rasante, on voit une date : le 4 juillet 10.
Ce qui est assez étonnant, c'est qu'il s'agit d'un dimanche.


Les salaires. En haut, il est écrit Conte de Lhauille. L'écriture est assez claire, donc je ne comprends pas du tout. Serait-ce un compte de la houille ? Cela me parait assez rocambolesque. On y voit Alain (efficace le bougre), le fils (le moins efficace avec 3 blocs et demi), un inconnu, Cauchy et Plume. Une hypothèse, Lhauille, Lhouille (?) est peut-être un patronyme, puisque 6 blocs sont comptés.


Quelquefois, la taille des piliers est très en deça du raisonnable. Les contraintes doivent être faibles, car
c'est en bon état. Au dessus, c'est assez majoritairement des terres agricoles.


La dernière image de cette carrière.

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