Tchorski
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La faïencerie (1/3)

Avant de parler de cet endroit abandonné et de sa technique, il faut faire le point sur les termes. Lorsque nous avons été sur place, nous n’avons rien compris à ce que nous avons vu. Après quelques recherches, il est apparu que le sujet est loin d’être simple. De nombreuses confusions sont possibles, émaillées de pièges n’aidant pas les incultes que nous sommes en la matière. Le document évoque donc une très brève synthèse sur la question. Il s’agit essentiellement de comprendre et de décrire ce que l’on a eu la chance de voir.

Le lieu que nous visitons est une faïencerie.

La faïence est une des techniques de la céramique. La céramique est un terme général qui englobe la poterie, la faïence, la porcelaine et le grès. En réalité, on parle aussi de céramique pour les tuiles ou les briques, donc c’est un terme extrêmement global. Le grès englobe les carrelages.

La porcelaine est une évolution de la céramique chinoise. Elle est caractéristique du fait de son aspect translucide. Nous n’y reviendrons pas car c’est ici hors sujet.

La faïence est une spécialisation de la poterie. On peut donc dire sans provoquer d’erreur que nous visitons une poterie. La poterie est une terre argileuse, cuite dans un four, qui peut rester soit brute de décoffrage, soit recouverte d’une glaçure.

La spécialisation de la faïence consiste à recouvrir la poterie d’une glaçure. Dès lors en faïence, nous n’avons pas un aspect de terre cuite. La glaçure est soit stannifère (étain), laquelle recouvre totalement l’objet d’une fine couche blanche brillante, soit plombifère (plomb). La pâte produite est alors homogène blanche, et recouverte d’une glaçure transparente. Nous visitons ici une faïencerie qui se trouve être essentiellement en spécialisation stannifère. C’est assez commun.

Les ateliers de production de faïence ont été démantelés à 1500 pour cent. Il ne subsiste que de vastes hangars absolument vides.


Une estampe Obernai sur une faïence de cette usine.

Nous visitons le seul lieu ayant échappé à la liquidation judiciaire, le magasin à modèles. Cela correspond à une unique bâtisse en forme de L, en deux corps accolés, non homogènes, le tout modeste et discret. C’est un bâtiment de 3 niveaux, dont le rez-de-chaussée est ravagé, le premier est intéressant et le deuxième est splendide. Il y est stocké une quantité importante de modèles en plâtre, sur des étagères en bois. La plupart des objets ne sont pas clairement identifiables pour des incultes. Ce sont soit des moules, soit des modèles, mais en tout cas la plupart des pièces sont en positif, en deux morceaux encastrables. Dans l’ensemble, le site est remarquablement esthétique et fait en quelque sorte penser à l’ambiance qui existait dans l’ancien modelage de Court-St-Etienne. Malheureusement, des étagères s’effondrent au gré de planchers devenus démantibulés.

De ce fait, il est important de préciser que nous ne visitons pas spécifiquement une faïencerie, mais un magasin à modèles. Dès lors, nous n’y retrouvons pas d’objets produits en vue de la vente. Les modèles sont des positifs qui servent à fabriquer les moules en négatif. Autrement dit, on se trouve dans une étape préalable à la fabrication. Cette précision permet de comprendre pourquoi c’est si difficile de percevoir le sens de ce lieu.

De surcroît et dans les principes de fabrication précédant le tout-informatique-automatisé à 20.000-pièces-par-jour, l’immense majorité des faïences est produite par tournage. Seules les pièces creuses sont produites par moulage. Cette situation accroit encore une fois la difficulté, du fait qu’on est dans un secteur de niche, autrement dit dans une spécialisation de la faïence.

Les pièces creuses ne sont pas tournées. Dans certaines poteries traditionnelles, comme celles de Chatelet en Belgique (et bien d’autres ailleurs en fait), les cruches sont tournées. Il est aisé de comprendre que cette méthode n’est pas applicable lorsque l’on veut fabriquer une théière. Dès lors, il a été conçu des modèles, en positif. Ces modèles sont appelés des « moules en bosse ». L’artisan appliquait ses terres dessus, à la main, puis égalisait le moulage. En projetant les terres, le mouleur produisait un moule négatif, permettant de produire la pièce positive voulue.

Mais aussi on trouve dans cet établissement un nombre conséquent de moules en plâtre (et donc non des modèles). Le modèle a une forme positive, le moule une forme négative. Les moules sont caractérisés par la présence de plusieurs pièces qui s’encastrent. Le plus souvent ce ne sont que deux pièces. Quatre ergots en plâtre, de forme ronde, permettent le bon emboitement. La terre plastique est mise à l’intérieur, puis la forme obtenue par pressage. Ces moulages ne peuvent convenir qu’aux formes pleines ou légèrement évasées. On ne peut obtenir une théière par pressage.

Toutes les anses étaient produites à part, ce qui explique que l’on trouve une foule de petits moules négatifs en plâtre, ressemblant à de curieuses lettres. Ce sont simplement les anses seules, souvent ornementées. Les positifs sont collés au corps principal avec une terre un peu plus humide, qu’on appelle la barbotine.

Un bâtiment comme celui-ci s’appelle un ensemble de modelage. Nous ne pouvons établir, du point de vue historique, s’il s’agit uniquement d’un magasin à modèles (c’est le plus probable) ou précisément un modelage, c’est-à-dire l’atelier où les modeleurs fabriquaient les modèles en plâtre. Chaque pièce à son modèle. Eventuellement, ce qui correspond de nos jours à un ancien magasin, halle d’exposition ou en tout cas similaire, était peut-être auparavant un modelage.

La technique de modelage n’est pas obsolète de nos jours, mais il est probable que dans la dernière période de vaisselle de la faïencerie, l’usine fonctionnait sur des pièces standardisées produites en très grand nombre. Dans les derniers temps d’ailleurs, les moules en latex ont eu tendance à remplacer le plâtre. Reste que, précisons-le, l’usine a abandonné la production de vaisselle suite à une décision stratégique peu judicieuse. Il en ressort que dès les années 80, ces modèles étaient précisément inutilisés. L’usine s’était orientée vers la production de carrelage. Ca a simplement mené l’établissement à la faillite.

De nos jours, le bâtiment est vraisemblablement condamné. En effet des portions de toiture sont démontées. Beaucoup d’humidité entre, ce qui provoque en certains lieux un effondrement des planchers. Du coup les étagères s’effondrent, leur contenu avec. A cela s’ajoute une fréquentation importante du site. Etonnamment pour le moment, cela ne génère que peu de vandalisme. Reste que, ça se dégrade tout seul et qu’un incendie reste possible. A voir ce que cela donnera… De nos jours les évolutions sont très rarement positives.

Visitons maintenant ces lieux empreints de silence et d’une beauté magique.


Cela commence par la terrible beauté de cet automne.


Le bâtiment est modeste et discret.


L'essentiel se trouve au troisième, qui n'est même pas un étage, puisque c'est un grenier.


Voici ce qu'on y trouve en nombre impressionnant.


On y reconnait parfaitement la forme de l'objet voulu.


Ce grenier à la toiture basse est plein à craquer.


Une voie permet le transport des objets par chariotage.


Quelque part on comprend, ce grenier servait de rebut pour les pièces servant peu ou bien une seule fois.


La courbe de la voie est superbe.


Tandis qu'à chaque recoin, sous cette toiture basse, c'est un foutoir invariable.


Assez souvent en danger d'ailleurs, mais on le verra du côté toiture éventré c'est encore pire.


La plaque tournante permettant de manoeuvrer le chariot.


Cet abandon est beau comme un objet précieux.

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