Tchorski
Tchorski
La manufacture de carreaux (1/2)

Voici un petit compte-rendu photographique sur une ruine localisée en France. Il s’agissait d’un atelier industriel dans lequel était pratiqué de la fabrication de carreaux de céramique à décor incrusté. L'objet en tant que tel possède une multitude de variations et de noms etde matériaux (ciment, céramique) : carreau en ciment comprimé, carreau en ciment coloré, carreau-mosaïque, céramique-mosaïque, et quelques variations locales. L’ensemble de l'usine a été monté aux alentours de 1860. Le documentaire cumule la totalité des handicaps possibles et imaginables et dès lors, approche doucement la notion de l’irréalisable.

Premièrement, le fait que l’on se trouve ici dans un secteur de niche provoque des difficultés de compréhension quant à la technique mise en œuvre. De nombreux indices laissent à penser que le processus de fabrication des céramiques se trouvait dans des ateliers à ce jour réutilisés par une entreprise de vente de matériaux de chantier. Tous les procédés mis en œuvre dans la manufacture de Sèvres comme les manufactures de carreaux d'Ardèche, toutes les machines, tous les matériaux utilisés, sont très simplement invisibles sur place.

La probabilité haute est que l’ensemble de bâtiments subsistants servait uniquement à encaustiquer les carrelages avec des motifs décoratifs. Au niveau technique, il s’agit d’un secteur pointu, qui est difficile à décrire. Il est préférable de ne rien dire plutôt que d’évoquer des bêtises.

Deuxièmement, le fait que le propriétaire est fortement négligeant. Les locaux ont été classés Monument Historique en 1991. On se demande honnêtement à quoi cela sert car les bâtiments sont tous en état de péril, voire pour certains irrémédiablement perdus. Il aurait été préférable en cette époque de remettre les locaux à une personne soigneuse, plutôt que de tout laisser pourrir.

Troisièmement, le fait habituel qu’il est désormais impossible de documenter d’un point de vue historique la plupart des structures industrielles, sous peine de mort immanente : la fréquentation du milieu urbex, laquelle provoque un vandalisme féroce et fulgurant. Bref, quel est encore l’intérêt de présenter un vestige industriel, si on ne peut plus le documenter ? La question reste vive.

Quatrièmement le fait qu’il faisait mauvais temps, et d’un point de vue graphique, ça n’aide pas, c’est chose sûre.

C’est donc dans ce contexte très dégradé que nous proposons ces quelques photos. Que tous les aspects lacunaires soient ici pardonnés, c’en est quasiment du sauvetage, qu’on le comprenne bien.

Le site est constitué de plusieurs bâtiments construits en enfilade, à la va-vite, sur des structures relativement légères et précaires : des voiles fins sur une ossature bois. Les dégâts existants du fait de la végétation et de l’humidité provoquent un état de très grand péril. Les toitures éventrées laissent passer la pluie. Nombre de planchers sont pourris et perforés. La visite de l’étage qualifiable de grenier est le secteur le plus intéressant, mais la progression est très dangereuse.

A l’avant du site se trouve une maison, qui affublée du terme Bureaux écrit en céramiques, permet de comprendre qu’il s’agissait d’un local de direction. L’intérieur comporte quelques céramiques encore en bon état de conservation. Au vu du risque considérable de vandalisme, un démontage urgent serait à préconiser en réalité.

A droite du site se trouve un magasin d’exposition, qui servait aussi de halle d’expédition. Le bâti n’a aucun intérêt architectural, mais par contre le fronton possède quelques grandes céramiques de démonstration. Ces plaques sont belles et indéniablement, montrent au passant la qualité des réalisations. Ces plaques sont en très grand danger au vu qu’elles sont de plus en plus colonisées par de la végétation rampante. L’intérieur du bâtiment a été réutilisé par un potier japonais et du coup a connu de profondes modifications structurelles.

A gauche su site se trouve l’atelier de production. Il subsiste des machineries. Celles-ci sont assez généralement incomplètes, partiellement démontées, taguées et peu compréhensibles. Il ne subsiste plus de four à céramique mais par contre un certain nombre de logettes. Des parts non négligeables de l’atelier commencent à s’effondrer.

Le fond de l’usine et la partie à rue sont utilisées par un point de vente de matériaux de chantier et ne comportent plus d’intérêt architectural.

En ville, la villa de la direction est ouvertement splendide. Propriété du département, elle est considérée comme un musée de la céramique, mais en réalité n’est pas ouverte au public. Les locaux sont vides et font l’objet d’un entretien minimal. Des points de dégradation sont visibles, même depuis la rue, ce qui pourtant est éloigné. C’est dire.

A côté de la gare se trouve un ensemble de logements ouvriers. Habités, ils font l’objet de rénovations disparates, mais au moins sont en bon état général.

L’avenir de tout le site reste assez flou. Un grand projet de rénovation urbaine est évoqué depuis un nombre d’années appuyé. Il s’agit surtout de construction de logements. L’atelier de céramiques aura bien du mal à se creuser un sillon dans ce projet, du fait que les éléments restants ne tiendront plus des années.

A lire concernant la technique : Yves Esquieu, une histoire du carreau-mosaïque. c'est très pédagogique.

D'un point de vue strictement technique - et honnêtement nous limitons les propos afin de ne pas disperser des inepties - la définition exacte de cet atelier correspond à la production de carreaux à décors incrustés. Cela signifie qu’il n’est pas apposé d’émail par glaçure. Le coloris du décor est directement coulé en la masse. Les carreaux sont le plus souvent bicolores, bien que des éléments plus élaborés soient réalisables. La manufacture Carocim explique formidablement bien sa technique.

Les carreaux, pour ce qui est de la technique ciment, sont obtenus par une technique de moulage et de pressage. Au sein d’un moule cubique que l’on appelle la logette ou encore le module, la couche d’incrustation est coulée en premier lieu. Les moules possèdent des zones géographiques correspondant à chaque couleur. Ce qui permet le tracé du motif s'appelle un diviseur, modèle à dessin, ou encore moule à incrustation.

Ces cavités sont soigneusement remplies avec les couleurs souhaitées. La couleur en question est appelée la barbotine. Elle est coulée avec un cône. La matière, assez peu épaisse, est recouverte d'une fine couche de ciment, destinée à absorber l'humidité. Après cette procédure, le moule est rempli de nouveau, mais cette fois-ci avec ce que l’on appelle le corps. Il s'agit d'un mortier grossier et costaud. Les trois couches, décors, fine couche de ciment et finalement mortier, est amené au pressage. C’est au terme de ce travail que le carreau est amené au séchage.

Le séchage dure un mois. Une mise en étuve ou au four provoquerait des craquelures.

C’est une technique pratiquée depuis des temps médiévaux reculés. Les méthodologies concentrées sur le XIXème siècle ont connu quelques procédés techniques de simplification, mais restent globalement peu modifiées. Longtemps oubliée, cette technique a été fort utilisée en Angleterre. C'est par le biais d'ensembles tout de même fort décoratifs que la mode revient temporairement en France au XXème siècle. Aujourd'hui cette technique n'est plus utilisée, sauf en quelques manufactures artisanales de très haute qualité.

Nous allons maintenant faire une petite promenade dans l'atelier. Mettez votre veste, il ne fait pas chaud !


Le bâtiment d'exposition.


Il possède 4 grandes mosaïques décoratives.


Ce sont les représentations des 4 saisons.


La réussite est indéniable, c'est beau !


Mais par contre c'est en danger.


Le bâtiment est vide, sauf au fond où se trouve un four sommaire et récent.


Une large section est sur ossature bois.


Il reste de curieuses machines.


Elles sont rarement identifiables.


Un générateur diesel.


D'un aspect assez banal, elles sont fort abîmées.


Passons dans un couloir de jonction.


C'est ouvert à tous les vents, la nature regagne ses droits.


Une pièce semi-murée est jolie.


Elle possède de multiples carreaux mosaïques.


A chaque carré son motif central.


Cela permettait probablement à démontrer le savoir-faire.


Au cours d'un escalier dérobé et discret, montons au grenier.


Il subsiste des tas de céramique passée à la filière.


La mousse colonise en jolies tâches vertes.


Une machine isolée dans un coin.


De la plupart il est difficile de comprendre la fonction.

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