Tchorski
Tchorski
La prison de Vilvoorde (1/3)


Le pavillon d'entrée de la prison. Bien que la toiture ait été refaite, ce bâtiment existe toujours.

La prison de Vilvoorde était un bâtiment situé à Correctiedreef à Vilvoorde, une ville néerlandophone localisée immédiatement au nord de Bruxelles. Les bâtiments de la prison constituent un vaste ensemble d'architecture carcérale, ayant la forme d'un très long U et quelques appendices. C'est un bâtiment sans charme, fonctionnel et non loin d'être d'une architecture brutale limitée à l’essentiel. A ce jour, une immense majorité du site a été reconvertie en logements de qualité et en petites et moyennes entreprises. Au vu de la faiblesse architecturale, les lieux ont été profondément transformés. Cependant l'aile située à l'est possède encore un aspect austère – bien que le non initié au fait historique ne puisse plus deviner qu'il s'agissait d'une prison.

A savoir de plus que, outre d'avoir été fermée il y a longtemps, la prison a été malmenée et reconvertie en de multiples reprises. Classée à titre de monument historique, la prison n'est pas amenée à disparaître mais à être reconvertie, tout du moins le peu qu'il en reste. Afin de donner une résonance aux lieux, l'aménagement urbain fait appel à une dureté du traitement paysager. Les alentours sont strictement dénudés et sont couverts de poteaux d'éclairage en forme de potences. Il s'agit d'un choix audacieux, qui donne certes une drôle d'impression mais tout du moins donne un cachet au parc. Cette rénovation prend part à un large projet nommé ‘Plan Canal’, qui a pour but de rénover l’entièreté des abords du canal à Bruxelles et alentours proches (de Ruisbroek à Vilvoorde).

Vilvoorde en néerlandais, Vilvorde en français, le bâtiment s'appelle tuchthuis en néerlandais. Plus que prison, qui se traduit par 'Gevangenis', Tuchthuis signifie plutôt centre de correction, centre disciplinaire. Tucht veut dire disciplinaire et huis maison. Si pour un francophone le mot doit être prononcé, ça se dira à peu près tukhtheuys.


Sur la carte Ferraris, une première partie de la prison est bâtie. Le pavillon d'entrée est aussi présent.
A noter, le site est nommé maison forte.


Sur la carte Vandermaelen, l'établissement est achevé.


De riches détails sont donnés sur la carte Popp.


Sur ce plan cadastral de 1906, on voit bien comment Vilvoorde était peu étalée, pas comme aujourd'hui !
Et la prison se trouve à l'écart du village dans des terrains peu avenants.

La maison de correction a subi un parcours historique très mouvementé dès sa naissance, ce qui rend la structure illustrée dans nos photographies difficile à lire et à analyser. En l’occurrence, cela se retraduit surtout par des strates d’occupation successives ayant amené des transformations profondes.

La construction initiale de l’établissement date du dernier quart du 18ème siècle, la date exacte d’ouverture de l’établissement est le 11 février 1779. Une forteresse ducale se trouvait légèrement au sud de l’établissement. Au vu qu’en la période nous concernant, la forteresse était en large partie démolie, les pierres de ce bâtiment ont été récupérées afin de fabriquer la prison. De cela nous ne trouvons sur place aucune trace, l’établissement nous intéressant étant en briques. En tout état de cause, c’est en tout cas en 1774 que, vu l’état de délabrement de l’édifice, il est décidé de puiser dans la réserve de pierres. Tout laisse à penser que ces pierres servirent d'assises dans les fondations au sein d'un terrain marécageux, et dans la constitution des murs de douves.

Le lieu choisi afin de bâtir la prison n’est pas anodin. Cela se trouve à l’époque dans le cœur d’un bras de la Senne (Zenne en néerlandais). L’îlot est refermé par un bras mort. On le voit très bien sur les plans cadastraux ou les cartographies de l’époque. Les rivières ainsi placées forment des douves. Ces dernières ne sont pas infranchissables, mais de solides murs ralentissent considérablement le passage possible. A ce jour le promeneur peut se demander comment tout cela est possible, tant le paysage ne correspond pas à cette description. C’est chose logique, car les murs ont été enterrés par un terrain réhaussé (le kanaalpark) ; la Senne a été détournée et entièrement voutée ; le bras mort a été comblé et le canal de Willebroek a été creusé. Cela provoque des changements pour le moins considérables.

La prison ici présentée provient de l’époque des Lumières et de toutes les idées novatrices de cette période. On se trouve un peu dans le même type de mouvance qu’à Mettray, bien que cette dernière soit postérieure. Par rapport aux personnes subissant une peine carcérale légère, l’idée largement répandue est de prendre une attitude plus humaniste, qui est de procéder à une rééducation plutôt qu’à un simple enfermement carcéral. Les tortures qui étaient pratiquées sont remplacées par des peines de travail forcé. Ces établissements pénitentiaires se multiplient à foison (La Petite Roquette ou les Douaires de Gaillon en sont des exemples bien connus). Notons que comme souvent ailleurs, les condamnés ne connaissent pas leur durée d'incarcération.

C’est de la sorte qu’en 1771, le projet de la prison de Vilvoorde voit le jour. Comme on le remarque, le terme de prison n’est pas forcément adapté – peut-être à considérer comme un peu réducteur – il s’agit d’une maison de correction et de redressement. L’architecte qui est désigné, c'est Laurent-Benoit Dewez, dont à ce jour Vilvoorde possède une place publique à ce nom. Une attention architecturale toute particulière est voulue quant au confort des lieux et l’isolement de l’établissement par rapport à la ville. Quant au confort, cette intention resta purement théorique.

Aujourd’hui, la prison est amputée de certains locaux, ce qui rend sa structure difficile à lire. De plus, elle a subi d’incessants ajouts, dont des hangars, à ce jour démolis. Il est donc assez abstrait d’y voir aujourd’hui le classiciste architecte s'exprimer. En l’époque de construction, ce fut un établissement relativement classique (au sens de l’architecture classique de la post-renaissance) avec une structure vers l’extérieure opaque. Les murs sont ouverts avec de minuscules fenêtres, presque des meurtrières. L’intérieur est ouvert sur des larges baies donnant sur des cours intérieures. L’architecture forme un vaste rectangle qui a l’époque était entièrement clos.


Une rare et intéressante photo ancienne, malheureusement d'assez faible qualité. Cliché IRPA.

Dès la construction initiale, le projet de base – qui rappelons-le avait des vues humanistes – a été biaisé. On verra donc pourquoi nous parlons initialement de confort et ensuite, ce mot disparait. En effet alors même que le bâtiment est érigé, des changements ont lieu, avec des fenêtres plus petites, une économie de moyens, une vue fonctionnelle du site : absence de décoration, absence de ventilation, locaux sombres, ambiance insalubre à cause de la Senne. Lors de l’ouverture, 270 prisonniers sont incarcérés dans des conditions immédiatement déplorables. L'architecte, au terme de conflits avec l'administration pénitentiaire, se voit d'ailleurs destitué de sa fonction. Il faut dire que, personne ne peut véritablement le nier, cette prison a un aspect vraiment monotone, dénué d'imagination et purement fonctionnel.

Ce qui est particulièrement saisissant dans cet établissement est la taille des cellules. Elles font 1,80 mètres sur 1,30 mètres. C’est très-très-très petit. La fenêtre laisse passer un minuscule filet de lumière, tout à fait insuffisant. Le sol est nu, il n’y a aucune latrine. Il n’existe aucun système de chauffage apparent (ce qui éventuellement est normal car le chauffage central n'existait pas, c'étaient des braséros). Les lieux sont d’un dénuement complet. Les portes massives sont équipées d’un œilleton permettant de surveiller. Tout cela est à imaginer dans des conditions de manque de lumière, d’humidité et de froid terribles. Que de souffrances en ces lieux.

Les cellules sont disposées sur l’extérieur du bâtiment. Ainsi, sur la ville alentour ne percent que les meurtrières, c’est un lieu totalement clos. C’est à ce point hermétique que les meurtrières sont savamment percées trop hautes, dans la plupart des cellules. Seul l'étage 4 possède une vue, car les cellules ont un plafond plus bas. A cela s'ajoute que la prison est à l'écart de la cité, au sein de terrains marécageux peu fréquentés.

Les cellules sont alignées le long d’un couloir opaque, groupées par 20 en enfilade. Derrière ce couloir, mais inaccessible au prisonniers, se trouve un casernement plus vaste et mieux éclairé.

A l’extrémité sud se trouve une morgue (minuscule et impossible à prendre en photo), ainsi que deux logements de gardiens, ceux-ci étant plus vastes et quasiment esthétiques avec de jolies voutes rondes. Au rez-de-chaussée se trouve une cellule d’isolement, un peu plus vaste, sans fenêtre, destinée aux malades contagieux qui pouvaient être entassés là selon le bon vouloir du moment.

Dès la révolution française et donc à quelques années à peine de la fin de la construction, la vocation première de l’établissement est « déjà » bouleversée ; on verra que ces changements d’affectation ont été une constante. Nous sommes donc en 1793 et l’établissement se voit transformé en hôpital et centre d’accueil des personnes plongées dans la mendicité. Cela ne dure guère puisqu’en 1794, à nouveau une transformation : les lieux sont convertis en hôpital militaire. Ce n’est qu’en 1798 que le site revient à sa vocation première, une prison. Cela se réalise dans le cadre d’un gros surpeuplement carcéral.

En cette époque, la surcharge devient telle que l’établissement se dote de son propre cimetière. A savoir que ce dernier est vraisemblablement pirate, dans le sens où il n’apparait sur aucune carte de cette époque. Il était situé au croisement de Teniersstraat et Steenweg Van Koningslo. Le lieu actuel est celui correspondant à La Hacienda. Il n’y a strictement rien à chercher en cet endroit. En 1971, la construction de l’Europabrug a totalement retourné la zone. Sans nul doute les pelleteuses de l’époque ont dû rencontrer de bien macabres vestiges.

Il s’ensuit une assez longue période où les traces historiques se font plus rares. L’établissement semble entièrement dédié à sa vocation carcérale. En 1827, deux prisonniers en évasion boutent le feu, une partie de l’établissement est détruite par les flammes. En 1866, de vocation civile, la prison modifie légèrement sa structure et devient un établissement carcéral destiné aux militaires condamnés. Dès 1871, l’établissement reçoit la tutelle du ministère de la guerre. Une aile de la prison (celle de la cour d’honneur) est délaissée, en 1913 elle est réaffectée afin de devenir un baraquement de caserne. Cette aile fut militarisée sans interruption jusqu’en 1974.

En tout cela, notons une période de forte dégradation de la prison. En 1919, une poudrière explose. En effet le samedi 31 mai 1919, suite à un incendie, une usine explose, provoquant d'énormes dégâts dans la région et plusieurs décès. Il s’agissait de la « kruitfabriek Favier », encore appelée Société Belge des Explosifs Favier, ou plus simplement « 't Poeierke ». Elle était située au sud de la prison, en 50.918985, 4.420628 le long de Steenkaai. A ce jour il s’agit d’un hangar très moche en plein travaux. La prison se voit délestée de plusieurs bâtiments, qui sont tout simplement soufflés. Si la partie à l’est a subi des amputations comme on le voit sur les plans de nos jours, c’est ici en tout cas la partie sud-ouest qui se voit fortement endommagée.

La partie située à l’est fut remodelée suite au détournement et voutement de la Senne, en 1980. Cela a conduit à la suppression pure et simple d’une aile complète. Cependant le pavillon d’accueil est restauré et conservé. Il est à ce jour occupé par une entreprise de recrutement.

Durant l’entre-deux guerres, le site est occupé par un centre de formation pour les officiers de réserve et les sous-officiers des troupes de transmission. Les officiers y font leurs classes, c’est-à-dire qu’ils reçoivent l’enseignement militaire de base. Dans les caves subsistent des peintures de cette époque, on y lit notamment qu’il y fut installé l’infirmerie. Ces caves sont partiellement noyées du fait de l’aspect marécageux des terrains. Cette période d’entre-deux guerres voit l’installation de pigeonniers et d’une association locale d'entretien de pigeons voyageurs. Les pigeons voyageurs ont eu leur importance pour la communication durant les guerres, les militaires les utilisaient. Ces colombiers militaires se trouvaient à droite du pavillon d'accueil.

En 1981, le bâtiment est entièrement démilitarisé, la ville de Vilvoorde en prend possession. De cette période naissent des mutations profondes, qui apportent des transformations brutales au bâti. Des hangars communaux sont bâtis à la hâte, à ce jour démolis. Les locaux sont affectés à de l’associatif, une maison des jeunes, des scouts et quelques structures para-communales. En 2002, le lieu est totalement délaissé, ne répondant plus d’aucune manière aux conditions minimales d’accueil du public.

En 2006, le site est classé comme monument historique, par le gouvernement flamand.

Depuis lors, le lieu a subi une refonte totale. L’aile ouest est profondément transformée et se trouve pour le moins méconnaissable. Elle est largement dédiée au logement. L’aile est se trouve être dédiée à des vocations diverses : petites et moyennes entreprises, une église protestante, un hôtel de luxe, un bureau de zone de police locale. Signalons la restauration qui fut menée dans le cadre de l’hôtel « The Lodge Vilvoorde », qui loin de minimiser l’aspect carcéral d’antan, met en valeur cette image avec un traitement graphique inclus dans le site restauré. Les couloirs et les portes possèdent en certains endroits des photographies qui donnent une illusion que les lieux se prolongent, avec l'aspect du passé.


Ce sera de notre voyage les seules couleurs, celles-du jour et de la vie, car après cela nous allons plonger dans un univers morne de noir-et-blanc lancinant de tristesse.


Les bâtiments sont endommagés et montrent des mutations, en témoignent les balafres le long des murs. On voit bien à l'avant une des potences d'éclairage.


Un immense lierre colonise la paroi, ce qui donne un sympathique aspect à cet extérieur de peu de charme.


Les restructuration des locaux sont de valeurs diverses et parfois discutables (notamment l'entièreté de l'aile à l'ouest). Ici autour de la cour d'honneur, l'austérité a été conservée et c'est appréciable.


Nous voici désormais dans l'intérieur de la prison. Comme on le voit, le changement d'ambiance est radical. Nous perdons toute gaité.


Les longs couloirs aux ambiances moroses desservent les cellules.


Aux extrémités des couloirs, on trouve des locaux un peu plus avenants, mais ce n'est pas un grand luxe de joie non plus.


Les anciens boîtiers d'extincteurs sont encore d'époque.


Les voutes rondes donnent un charme certain et ce sera bien le seul que nous puissions citer.


Dans le passé, les couloirs étaient fermés par une grille supplémentaire des deux côtés.
A ce jour ce n'est plus toujours bien complet.


Pour la liberté de la Belgique, le 8 juin 1942.


Une vieille inscription devenue illisible, 1872 & 1876.


Comme on le voit, le temps est long, les tables de comptage sont omniprésentes. L'inscription est éloquente : 4 ans dans ce kot sans soleil. Un kot est un mot belge qui veut dire petit cabanon, niche, abri à poules.


Nul ne sait s'il s'agissait de jours ou de mois.


La gravure d'un cheval, mais à ce jour très dégradée.

SUITE >