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Tchorski
Les sonneries nocturnes de cloches

Dans une grande majorité de cas, les cloches sont bien perçues par le grand public. Lors de discussions, bon nombre de personnes s’interrogent sur « pourquoi un campanologue peut-il s’intéresser à un objet comme celui-là ? », le grand public n’y voyant en effet pas spécialement d’intérêt. Après explication détaillée, ce même public évoque régulièrement que oui, c’est probablement plus intéressant que des poignées de portes. Les cloches sont plutôt appréciées musicalement parlant lorsqu’elles prennent part à un carillon. Elles sont aussi appréciées d’un point de vue affectif lorsqu’il s’agit d’une sonnerie de village. C’est en quelque sorte une identité sonore des lieux.

S’il y a bien une thématique où quelquefois, les cloches ne sont pas appréciées (outre quelques cas particuliers atypiques), ce sont les sonneries nocturnes. Rares sont les témoignages hostiles aux cloches. S’il est bien une thématique qui les fédère, c’est cette spécificité là.

Nous avons remarqué que les échanges concernant les sonneries nocturnes génèrent une radicalisation des propos. Dans d'innombrables cas, les camps se retranchent dans une guerre de tranchée. Les phrases deviennent un épanchement de haine, sans qu’un dialogue constructif ne puisse s’établir. De plus, les arguments avancés ne sont pas toujours fondés.

N’étant pas concerné par cette spécificité de sonnerie, n’étant ni pour ni contre, nous proposons ici un document factuel reprenant les vérités historiques, techniques ou administratives. Ceci permet de mettre un point final aux arguments potentiellement faux développés ça et là. Nous proposons aussi une reprise de tous les arguments ayant émaillé les pétitions diverses, les sites, les articles de presse, etc.

Cet article n'a pas de vocation à être polémique.
Il existe d'un côté des gens qui sont en réelle souffrance par rapport à des volumes sonores nocturnes importants.
Il existe d'un autre côté des gens qui sont attachés à un patrimoine immatériel ayant trait à une tradition.
Le présent article fait le point factuel sur les situations, en se dégageant de tout cas particulier. Ceci explique qu'aucun commentaire ne soit ouvert.

* La sonnerie nocturne, terminologie
Il existe deux types de sonneries nocturnes, le tintement horaire et la volée. Cette distinction est très importante.
Le tintement horaire consiste à frapper la cloche avec un marteau presque toujours extérieur à l'instrument, dans le but de donner l’heure, voire la demi-heure, voire le quart d’heure. Quelquefois, l’heure est marquée à deux intervalles. Le tintement horaire est un usage CIVIL.
La volée consiste à mettre la cloche en mouvement d’oscillation, afin qu’un battant intérieur à la cloche frappe le bord. C’est typiquement le bruit des cloches entendu avant la messe. La volée est un usage RELIGIEUX.

Les jugements rendus par les tribunaux administratifs font la distinction. En effet, le tribunal ordonne relativement régulièrement la cessation d'une sonnerie civile, tandis que l'injonction de stopper ou de déplacer une sonnerie religieuse est nettement plus rare.

* La sonnerie nocturne de cloche existe depuis toujours
Partiellement FAUX. C’est un argument repris par les argumentaires « Pour ».

La sonnerie de cloche(s) à la volée existe depuis toujours, oui, si tant est que toujours représente 800 ans. C’est le cas depuis des temps médiévaux très reculés. Un sonneur saisissait la corde et mettait la cloche en volée, dans le but d’effectuer un appel à l’office. Cela peut se trouver en période nocturne dans le cadre des monastères, concernant la volée des Matines qui en certains établissements est à 2 heures du matin. Au sein des édifices du culte, ça existe dans le cadre de la volée de Noël, notamment les édifices qui souhaitent officier la messe 'de minuit' de manière tardive.

La sonnerie de cloche(s) en tintement horaire n’existe PAS depuis toujours. Ceci… pour de simples raisons purement humaines. Il fallait un sonneur. Imaginez-vous un sonneur se déplacer toute la nuit au clocher afin de sonner les quarts, les demies et les heures ? C’est peu plausible.

A partir du XVIème siècle a commencé à voir le jour des horloges d’édifice mécaniques. Par le biais de mécanismes complexes et d’une tringlerie l’étant tout autant, la sonnerie horaire s’est automatisée. Vu le coût du matériel, c’était réservé aux grands édifices. Cela permettait de tinter sans faire appel à un sonneur.

La très grande majorité des argumentaires « Contre » concerne les tintements horaires nocturnes, nettement moins les volées, bien que des cas poignants d'angélus très matinaux existent.
Le tintement horaire nocturne n’existe pas depuis toujours.

D’une part le tintement horaire date du Concordat (1802-1813), où dans cette période, les cloches ont été enlevées - toutes ensemble - d’une vocation exclusivement religieuse. Outre le fait que c’est assez compliqué (le détail ne sera pas abordé), la cloche s’est vue affublée à partir de cette période d’une vocation civile, dont celle de marquer les heures. Avant le régime concordataire, l’église ne marquait pas les heures, ou fort peu. L’angélus rythmait la journée. A défaut, la cloche pouvait aussi être sonnée afin de marquer le début et la fin du travail, même en des temps médiévaux. C'est ainsi qu'il existe des Timbres à vocation uniquement civile, des cloche du travail, cloche du ban, cloche de la justice, etc. Dès le 15ème siècle, ces cloches civiles apparaissent au sommet des édifices. Jamais toutefois ces cloches n'ont sonné tous les quarts d'heure, ainsi que la nuit.

Un tintement horaire date surtout de l’électrification des cloches, à savoir les années 1950 et suivantes. En cette période, les horloges d’édifice sont devenues des objet meilleur marché que par le passé. Dans les années 60 a vraiment commencé à apparaitre partout l’automatisation, dont le tintement horaire. Celui-ci est électronique de nos jours.

Donc l’argument que les cloches sonnent la nuit depuis toujours, c’est un propos qu’il convient de préciser. Dans bien des cas de figure, c’est un argument faux.

* Le cas particulier des volées de cloches nocturnes
C’est un cas un peu plus rare, mais c'est existant. Certaines plaintes des « Contre » visent la sonnerie de l’angélus, notamment à 6 heures le matin le dimanche.
Historiquement, l’angélus était sonné dans le passé à : 6 heures, 12 heures, 18 heures. Quelques variations géographiques existent.
A ce jour, nombreux établissements pratiquent : 7 heures, 12 heures, 19 heures.
Nous n’avons pas spécialement d’argument pour ou contre à développer ou à corriger. Signalons uniquement qu’il s’agit donc, comme nous l’avons évoqué, d’une tradition séculaire.
Une volée d'angélus a une puissance sonore plus forte qu'un tintement, ainsi qu'une durée plus longue. Un angélus est un rappel de prière. Cela signifie donc que le peuple catholique doit prier trois versicules, un repons et un Ave Maria à ce moment là. Est-ce encore pratiqué d'une manière quelconque ?
Outre cet aspect religieux, l'angélus a finalement aussi pris un caractère civil. Nous sommes persuadés que peu savent désormais ce que signifie une volée de cloche liée à l'angélus. Ceci étant, stricto-sensu, l'angélus n'a rien de civil, même si des confusions d'appréciations existent (notamment le cas de la cathédrale de Vence).

* La sonnerie nocturne de cloche est une tradition régionale
VRAI et FAUX. La réponse est à développer.
Il n’existe pas de texte liturgique, national ou régional, qui oblige à sonner la nuit.
Il n’existe pas de code de sonnerie préconisant de sonner spécifiquement la nuit, à l’exception de la volée de Noël et la pratique de l’angélus. Certains font référence à des textes mérovingiens (Concile de 801 d'Aix-la-Chapelle). Précisons que ces textes visent à sonner des moments clés de la journée, jamais un tintement horaire nocturne.
Il existe toutefois en certains lieux des recommandations voire des préconisations des évêchés ou des mairies. Ce sont parfois des objets de conciliations locales.
Il existe des régions où les sonneries nocturnes sont très nettement plus pratiquées qu’ailleurs : l’Alsace-Moselle et la Savoie. En aucun cas, ce n’est pratiqué systématiquement dans tous les édifices.

Tenant compte de cela, les sonneries nocturnes sont donc pratiquées de manière éparse.
En France, la pratique de la sonnerie est décidée par la mairie s'il s'agit d'un usage civil. En Belgique, la pratique est décidée par l’affectataire : la fabrique d’église le plus souvent. En Belgique, les pratiques communales sont peu fréquentes, mais peuvent exister.
Des cas de sonneries nocturnes existent en Belgique. Elles sont peu répandues.

Au sujet de l'Alsace-Moselle, le maire de Geishouse (Monsieur Gilles Steger) donne en 2012 un texte extrêmement intéressant :

Afin que chacun d’entre vous puisse disposer de tous les éléments lui permettant d’appréhender et de comprendre au mieux la décision que j’ai prise, je propose, dans un 1er temps, de rappeler les particularités du droit local en vigueur en Alsace-Moselle en la matière.

En raison du droit local relatif notamment au culte, applicable dans les départements du Haut-Rhin, du Bas- Rhin et de la Moselle, la réglementation de la sonnerie des cloches est particulière et à ne pas confondre avec le droit dit général. En Alsace-Moselle, ce droit fait une distinction très claire entre 2 sortes de sonneries, à savoir :

- Les sonneries dites religieuses qui appellent au culte ou à une messe, et qui dépendent d’une réglementation définie par les autorités religieuses et le Préfet qui doivent se concerter. L’article 48 de la loi du 18 germinal an X dispose que « l’Evêque se concertera avec le Préfet pour régler la manière d’appeler les fidèles au service divin par le son des cloches. » Le même article ajoute que l’on ne pourra les sonner pour toute autre cause sans la permission de la police locale qui relève du Maire. En Moselle, un arrêté du 29/08/1991 pris par le Préfet de la Moselle et l’Evêque de Metz est venu réglementer et arrêter les sonneries entre 20h et 8h. Dans notre département, il n’y a, par contre, pas d’arrêté qui réglemente précisément ces sonneries.

- Les sonneries dites civiles, c’est-à-dire celles qui sonnent les heures et qui relèvent plus spécifiquement du Maire qui est amené à décider du maintien ou non de ces sonneries civiles, des conditions et fréquences de ces sonneries, dans le cadre de ses pouvoirs de police et dans le cadre de la tranquillité publique. Il appartient donc au Maire de réglementer la sonnerie de l’horloge du clocher, non seulement la nuit, mais aussi le jour, le cas échéant. Un avis du Conseil d’Etat du 17/06/1840 apporte néanmoins une précision quant aux sonneries civiles en indiquant que par usage, les cloches peuvent être sonnées à des fins civiles, après accord du Maire et du Curé de la paroisse. En ce qui concerne les sonneries civiles, une concertation se fait donc entre le Maire et le Curé, étant précisé que l’archevêché n’a pas donné de consignes particulières sur ces sonneries.

* La sonnerie nocturne de cloche est une identité sonore des lieux
Argument tenu par les « pour ». C'est un argument tout particulièrement mis en avant dans les entités rurales, ou pour ainsi dire, il s'agit de l'argument le plus avancé dans les pétitions.
La cloche est un instrument de musique et possède une identité sonore reconnaissable. Certains campanologues reconnaissent un fondeur de cloches au type de son. Ceci est dit en faisant totalement abstraction que l’on ait envie d’entendre de la musique (ou pas) la nuit, ceci étant une perception personnelle.

Argument des « pour » : sur les communes rurales, nous avons les chiens, les coqs, les canards... Devrions-nous les tuer ? Cet aspect de ruralité est très souvent mis en avant. La cloche fait partie de la ruralité, bien plus qu'en ville où cet argumentaire n'est jamais développé.

* La sonnerie nocturne de cloche est utile
Argument tenu par les « pour ». Les « pour » disent : la sonnerie existait avant que vous ne veniez habiter là. Il fallait vous renseigner. Outre les phénomènes de radicalisation incessants du genre : voilà des gens de la ville à peine arrivés, ils râlent déjà, dégagez de nos campagnes, il est vrai qu’il est important de se renseigner. Le juge tient compte du fait qu'il s'agit de primo-arrivants ou de gens établis depuis longtemps.

* La sonnerie nocturne de cloche est inutile, pénible et dangereuse
Argument tenu par les « contre », qui ne voient pas l’intérêt de signaler l’heure à quatre heures du matin.
Le monde a évolué et désormais, on a des montres et réveils à bon marché, ce qui n’était pas le cas dans le passé. De plus dans le passé, la cloche était en quelque sorte la justice de paix. Face aux dérèglements des horloges personnelles, l'église faisait foi dans la durée du travail.

Dangereux du fait de la perturbation du sommeil qui est engendrée. Les sonneries nocturnes de cloches produisent, selon l'intensité sonore, des micro-réveils ou des réveils. Cela dépend de l'intensité sonore et la durée d'émergence. Quoi qu'il en soit, la majorité des sonneries nocturnes sont nuisibles pour la santé.

Vous ne pouvez pas mesurer la nuisance sonore par vous-même. En vue d’aller en justice, vous devez contacter un expert assermenté, c'est-à-dire un huissier de justice. En cause, il faut mesurer la durée d’émergence, l’intensité, la longueur, le bruit ambiant. C’est en fin de compte assez compliqué. Les plaintes en justice où vous mesurez vous-même sont systématiquement rejetées.

* La sonnerie nocturne de cloche use la cloche
Argument tenu par les « contre ». FAUX.
La volée provoque une usure non négligeable, mais pas pour autant considérable. Le tintement horaire provoque une usure très faible et une consommation électrique tout à fait négligeable.

* La sonnerie nocturne de cloche est adaptable
VRAI. L’électronique permet d’adapter le calendrier de ce que l’on veut obtenir.
Nombreux établissements sonnent de 7h00 à 22h00. Il est tout à fait possible de programmer ce que l’on souhaite.
Certains font des essais de passer de la grosse cloche à la plus petite. Les améliorations obtenues sont fort faibles (-3 à -5 db). Certains font des essais de constituer des boîtiers en bois afin d'atténuer le son. Cela fonctionne mais ça affecte toute la sonnerie, y compris celle du jour.

* La sonnerie nocturne de cloche fait un bruit insoutenable
Partiellement VRAI. Disons que le mot insoutenable est à pondérer par des propos quantifiables.
Un tintement fait moins de bruit qu’une volée.
A 2 mètres de la cloche, un tintement est aux environs de 70-80 db. Une volée, cela dépend du type de montage et du poids de la cloche. C’est variable entre 80 db et 130 db. La valeur de 130 est très-très exceptionnelle. Une moyenne serait dans les 90-95 db.
La perception du son depuis une habitation est variable selon :
- L’environnement, en pierre ou boisé. Cela régule l’absorption ou la réverbération.
- L’environnement, plat ou montagneux. Cela régule la dispersion ou la réverbération.
- L’orientation des abat son. Cela régule la direction prise par le son.
- La hauteur de l’édifice, ou disons plus précisément, de la salle des cloches.
- L’éloignement de l’édifice.
Il est possible de moduler la puissance sonore d’une volée (bien que ça soit un travail coûteux), il n’est pas possible de moduler la puissance d’un tintement horaire.
Les « contre » évoquent que les sonneries sont particulièrement pénibles en été, lorsqu’il n’est pas possible de vivre avec les fenêtres ouvertes.

* On s’habitue à une sonnerie nocturne de cloches
Il est possible de partiellement s’habituer à un bruit régulier (train par exemple). On s’habitue moins bien à un bruit irrégulier (coq par exemple). Le cas des cloches est intermédiaire étant donné que le nombre de coups est variable selon les heures. Cela dépend donc des sensibilités de chacun.

A noter que les plaintes peuvent émaner de gestionnaires de sites d'accueil : hôtel, chambre d'hôte, camping, etc, et donc des gens qui ne sont pas habitués. Il y a pour autant une activité régulière. A ce titre, nous conseillons la lecture de ce document, car l'argumentaire est raisonnable et dénué de toute forme de radicalisation.

* Conclusion
Au sein de ce document, il est démontré qu'il s'agit d'une matière complexe, faisant appel à des sentiments souvent exacerbés. L'idéal est bien entendu un dialogue ouvert, franc et constructif. En certains cas, la communication est rompue, le dialogue n'est plus possible.

La vocation de ce document est de démontrer qu'il n'existe pas un point de vue unique, valable en tous lieux, et un seul discours face aux sonneries nocturnes. Un campanologue n'est pas forcément « pour », un riverain attenant d'une église n'est pas forcément « contre ». Il est de fait aussi que parfois, chaque camp tente de renforcer son point de vue par des propos exégérés.

Il y a en certains cas réelle souffrance d'un côté et réelle passion de l'autre. Puisse cela ne pas déboucher en justice administrative, mais dans un dialogue constructif.

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