L'image est très amplement décrite sur internet, on en trouve des centaines de milliards. Au fur et à mesure que l'internet s'est développé techniquement, les vidéos ont aussi fait leur apparition. Désormais, on en trouve de même des milliards. C'est sans compter le développement des offres musicales. S'il y a toujours eu un créneau en retard par rapport à cette offre multimedia, c'est l'enregistrement sonore, hors de la musique en tant que telle. L'enregistrement, il y en a globalement moins, voire même quasiment, globalement peu.

Lorsque l'on évoque l'enregistrement sonore, dont la pratique est plus couramment décrite sous les termes de Field Recording, tout un chacun pense immédiatement aux sons de la nature. Quelle beauté effectivement la forêt, la mer, la montagne, les orages... En guise de finalisation ultime, des vidéos dites "relaxantes" proposent à tout va du son-nature passé au miel. Les bruits se font doux, sucrés, sans aspérité. Il ne faut surtout pas réveiller l'auditeur et attiser sa curiosité, non simplement il faut le bercer. Les field recordists, eux, proposent un contenu plus austère, car indéniablement plus vrai. Donc voilà, le field recording, c'est surtout ça : la nature. En fait c'est bien. C'est beau. Leur activité est très intéressante.

S'il y a un créneau qui est moins décrit que les images, les vidéos, la musique, la nature, les trucs relaxants et autres, c'est le son que nous purgeons de nos esprits. En effet, lorsque nous écoutons, nous faisons le ménage. Par exemple : une terrasse d'un café, nous écoutons une conversation, notre esprit expurge automatiquement les bruits parasites. S'il y a bien en réalité un tapage parasite que nous purgeons, c'est la circulation, un très grand mal de notre société actuelle.

Au sein de cet enregistrement, j'ai choisi de décrire les pires tapages : les sons de l'autoroute.

Ma curiosité a été jusqu'à aller voir : suis-je le seul à avoir enregistré cela ? La réponse est quasiment oui, en tout cas de manière intègre, voulue, obsessionnelle, directive et unique. Il y a juste un taré qui en a mit huit heures en tant que musique relaxante pour dormir (???), un second qui a filmé durant une heure une route très passante, par amusement. Il s'est pris un taulé de commentaires négatifs. En fait, s'il y a bien une seule personne qui a fait un enregistrement remarquable, c'est Janek Schaefer, au sein du travail hypnotisant Lay-By Lullaby. Il a enregistré l'autoroute au coeur de la nuit, afin de l'habiller, la transcender, dans un album de musique étonnante (conseillé, mais dur à trouver).

Donc voilà, le travail est rare. Il faut dire qu'il est extrêmement repoussant. Bien des personnes ont considéré comme malsain que je développe un sujet sur l'autoroute. En réalité, c'est l'ignominie de la sonorité qui en fait l'attrait. En certains enregistrements, l'afflux de sons était si dense que ce n'était plus qu'un ronflement indistinct et atroce de basses vrombissantes. Quelquefois aussi, l'agressivité est telle - comme à Court-St-Etienne - qu'on perçoit dans la sonorité offensive les relents de pollution.

Voici donc un enregistrement d'une heure d'autoroutes, au sein de situations variées. L'écoute est très éprouvante. L'album pourrait s'intituler : et dire que des gens habitent là. Plus que l'extrême du contenu brut et dense des sons, presque lo-fi, il faut se dire que partout où j'ai enregistré, il y avait de l'habitat. Cela donne un sens au son, qui n'est dès lors plus "que du bruit", mais quelque part un vécu : le vécu d'autres, qui en pâtissent certainement. En cela, je crois que de donner cité à ces sons a quelque chose d'important.

 

Les titres sont les suivants :

0:00 - Introduction, l'approche de l'autoroute sous la pluie.
3:28 - La nationale 25, Court-St-Étienne. Une circulation vive et atroce traverse la ville de part en part. Le nombre de camions y est très élevé.
8:22 - Le périphérique de Paris. Un vendredi soir habituel, ponctué d'embouteillages.
10:19 - Paris, l'autoroute A68, encombrée par de terribles embouteillages comme il se doit.
12:24 - L'autoroute A6A-A6B-A106, menant à l'aéroport d'Orly. L'ambiance surchargée de basses vrombissantes est repoussante.
15:35 - La N238 aux alentours de Louvain-La-Neuve. Vive et dense, la circulation est introduite par le rapide passage d'un train.
21:06 - Deux enregistrements dans le cœur d'un ouvrage d'art, le viaduc de la Chiers. Les claquements sont dantesques.
23:35 - La E411, l'autoroute du Luxembourg. La prise de son a été réalisée depuis un pont, au dessus de l'autoroute.
28:08 - Autoroute A1, les embouteillages sous les pistes de Roissy. La sonorité est si dense que les sons n'en sont plus compréhensibles.
33:55 - Toulouse, autoroute A61. A toute vitesse défilent les véhicules, dans l'anonymat.
35:01 - Le tunnel d'Aragnouet, séparant la France de l'Espagne. Les ventilateurs tournent à fond en permanence.
39:24 - Trois enregistrements successifs réalisés dans le caisson du viaduc de Beez. L'ambiance est très oppressante.
45:18 - La nationale 25 à Sart enjambe la Thyle. Les joints de l'autoroute claquent au passage des véhicules.
47:39 - Outro, une circulation épouvantable sur la E411 à Longlier, sous la pluie.

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