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Tchorski
Les Levache, fondeurs de cloches
(Une biographie de la famille Levache, dinandiers et fondeurs)



La porte de la fontaine réalisée par Pierre Levache. C'est une oeuvre majeure.

Les Levache sont des fondeurs de cloches et batteurs de cuivre du XVIIIe siècle. Ils sont semble-t-il originaires de Dinant, leur production se concentre pourtant assez rapidement dans la ville de Liège. Ce court article est une biographie de cette petite dynastie de fondeurs.

En matière de fondeurs, nous relevons l’existence de : (1) Nicolas Levache ; (2) Pierre Levache, frère de Nicolas ; (3) Jean-Baptiste Levache ; (4) Nicolas II Levache. Ces deux derniers (3) et (4) sont les fils de (2) Pierre d'après le DFIM. En ce texte, je conteste la filiation de (4) Nicolas. De multiples noms complémentaires existent : jurés, bourgmestres, religieux. Nous éluderons ces personnages, lesquels ne seraient pas fondeurs. Le nom Levache est parfois mentionné Le Vache. On relève aussi Levage. Cela n’a rien d’étonnant étant donné qu’en wallon, le G est prononcé CH.

** (1) Nicolas Levache
Né le 28 août 1658. Fils de Jean Levache, originaire de Dinant. Nous ne savons quasiment rien à son sujet. Rien n'atteste qu'il soit fondeur, on lui attribuerait volontiers (et plutôt) le titre de dinandier, batteur de cuivre.

Dans "Diverses généalogies, etc., deuxième série, tome XIII, manuscrit des Archives de l'Etat à Liège", Lefort cite un court passage mentionnant la fonction de dinandier : Collar, Collas ou Nicolas Le Vache, maître de batterie de cuivre à Dinant, ayant épousé Marie Rénaux, fille de Henry R. et de Jeanne de Wespin, en eut cinq fils et deux filles, Jean, Henry, Pierre, Jacques, Collas, Marie, qui épousa Pirard Pinsemaille, et Jeanne qui épousa Jean du Culot.

On y apprend que Nicolas I est le père du personnage principal nous intéressant : (2) Pierre Levache. Dans un autre extrait du même document, il est mentionné que Jean (fils de Nicolas) devint maître de batterie de cuivre. La fonction de dinandier fut transmise et on peut le supposer, l'atelier fut poursuivi en lieu et place.

** (2) Pierre Levache
Né le 18 avril 1669 et décédé aux alentours de 1734, sans plus de précisions. Sa biographie est assez peu précise. Nous savons qu’il est le cousin de Perpète Renson, abbé de Leffe en 1722. En effet, nous apprenons que le 8 avril 1722, un contrat est passé afin de refondre une grosse cloche, destinée à une nouvelle église abbatiale en cours de construction - la filiation est mentionnée, ainsi que le nom des témoins. Cette cloche devait être d’un poids de 2075 livres. Cette cloche n’est plus présente aujourd’hui, elle a disparu dans la tourmente de la révolution.

De Pierre Levache, on sait qu’il réalise la fontaine des Savetresses à Liège, en date de l'année 1719, dont nous donnons une photo en entête de ce document. En effet, une des trois fontaines du grand marché de liège est signée : FAITTE PAR PIERRE LEVACHE. Cette fontaine est ainsi dénommée étant donné qu’il y avait en lieu et place un marché aux vieux souliers, où les femmes fabriquaient et vendaient des savates. Le travail de sculpture, exécuté par Pierre Levache, à l'aide de la technique de la cire perdue, comporte les armoiries du prince Joseph-Clément de Bavière, ainsi que les Bourgmestres régents de l’époque : Lambinon et Trappé. Les trois autres panneaux de la fontaine datent de 1930 et n’ont rien à voir avec les travaux de Levache. Par contre, Levache fit les quatre têtes de coins, ou en tout cas on le suppose fortement. Ce n’est pas un travail de fondeur de cloches mais de fondeur de bronze sculptural. Pierre Levache reçut 3433 florins pour la partie métallique, tandis que 1200 florins étaient adjugés au constructeur. Dans des littératures très anciennes, cette fontaine est attribuée à Nicolas Levache. Tout laisse à penser que c'est une erreur d'appréciation.

Il refond en 1726 la grosse cloche du couvent des Récollets à Liège (actuellement l'Auberge de Jeunesse Simenon). On ne sait rien à ce sujet, la cloche semble ne plus exister.

En France, il est connu une cloche Pierre Levache, la n°19430 en Recif. Elle est située à Murol dans le Puy-de-Dôme. Elle date de 1723 et a un diamètre de 34 centimètres. Nul ne sait si Levache se rendit là, mais Craplet le suppose.

On sait aussi qu’il se marie à une certaine Catherine Lambert, et qu’il eut plusieurs domiciles dans le centre de Liège. Laquelle est veuve en 1734, donc Pierre Levache est nécessairement décédé cette année là ou avant (le DFIM mentionne 1735). Il a 6 enfants, dont nous donnons le détail ci-dessous :
- Pierre Levache, né le 8 juillet 1707. Nous ne le notons pas Pierre II, étant donné qu’il ne fut pas fondeur.
- (3) Jean-Baptiste Levache, né le 24 juin 1708. Noté (3) car fondeur.
- Joseph, né le 21 janvier 1710.
- Joseph, né le 15 janvier 1711.
- Albert, né le 8 janvier 1712.
- Dieudonné, né le 30 août 1717.

A propos de sa localisation dans le centre de Liège, celle-ci pose des questions. Jorissenne évoque : Les recès du conseil de la cité, registre 1735-1738, fol.228, font connaître l'existence à Liège, en 1738, d'un Levage, fondeur, installé sur le balloir Saint-Léonard ; le prénom manque. [ Il puise sa source d'après Théodore Gobert, Eaux et fontaines publiques à Liège, 1910, p. 348 ]. Etrangement, cela ne se situe pas au centre de Liège. Le balloir, un nom d'origine germanique (bolwerc), désigne les terres-plein qui longeaient les remparts. Cela nous place plutôt du côté de la place Sainte-Barbe et effectivement, Saint-Léonard. Cela signifie un déménagement de Pierre Levache, ou l'existence d'un autre fondeur Levache en cette période ? Mystère...

Il figurait dans la liste des jurés, le 7 septembre 1699, pour représenter les batteurs. On apprend aussi qu'il fabriquait des mortiers. En effet, une très courte citation nous apprend l'existence d'un mortier de pharmacien, comportant l'inscription : Pierre Dutz m'a fait faire par Pierre Levache, 1722.

Nous ne savons rien d'autre à son sujet, ou bien les informations sont contradictoires, se rapportant d'après nous à d'autres Pierre Le Vache.

** (3) Jean-Baptiste Levache
Né en 1708 et décédé en 1742.
Il réalise un carillon en 1735, pour Nijmegen aux Pays-Bas. Cet instrument semble lui causer beaucoup de difficultés. En effet, ces travaux sont qualifiés comme étant un échec spectaculaire. C’est à tel point que les cloches sont liquidées, remplacées par des travaux provenant de Peeter Van Den Gheyn et Matthias Van Den Gheyn. Il se trouve alors dans une situation très délicate, étant endetté et poursuivi. Il décèdera quelques années plus tard, à l’âge de 34 ans.

** (4) Nicolas II Levache
Il est notablement connu comme étant le fondeur du carillon pour le palais royal de Mafra, au Portugal. Cet instrument a été monté en 1730 en association avec Guillaume Witlockx, de la ville d’Anvers (DFIM), bien que diverses informations existent à ce sujet (toutes autres sources). Ce carillon est réputé être encore existant aujourd'hui (internet) et d’une qualité désastreuse. Une seconde source (A. Lehr) mentionne que ce carillon fut si pitoyable qu’il dut être remplacé par Witlockx. Cette information est légèrement différente... De manière certaine, le tambour de ritournelle automatique, pour le carillon Levache uniquement, est fourni par Gilles Debefve premier en 1756.

D'abord habitant de Dinant, il ne serait pas né à Liège. De Dinant, il migrerait à Liège après 1722 (pour des raisons professionnelles ?). Jorissenne explique : A Dinant, un Nicolas Le Vache s'y rencontre, (Ndlr : en qualité de juré des batteurs de cuivre), le 13 septembre 1700, le 27 août 1702, le 6 septembre 1705, (cette année-!à, il est en même temps député aux enquêtes), le 5 septembre 1717 (député encore), le 2 septembre 1719 (tiers) et le 6 septembre 1722 (tiers). Ce batteur est-il venu à Liège quelque temps et fournit-il, en 1730, les horloges et les cloches de Mafra ? Le document que j'ai reproduit plus haut, dit qu'il est de Liège. La disparition de son nom sur les listes des jurés dinantais donne à croire que c'est bien de lui qu'il est question.

Dinant faisant partie de la principauté de Liège, ce type de migration n'aurait rien de bien étonnant, surtout que Dinant était part intégrante des Bonnes Villes.

Par la suite, il s’établit définitivement au Portugal à l'occasion de la construction du carillon de Mafra. Là-bas, on lui donne sans sourciller la provenance d'Anvers, alors que sa provenance de Liège ne fait aucun doute (voir ci-après, l'épigraphie des cloches du carillon).

Nicolas II Levache est cité (ainsi que le carillon) dans les des Ephêmérides campanaires de Joseph Berthelé : Ces deux horloges sont accompagnées chacune d'un carillon monumental... Sur les 57 cloches de chaque tour, 48 servent aux sonneries du carillon correspondant et 9 aux sonneries de l'horloge et aux besoins du culte. La cloche des heures mesure 2 m 40 de hauteur et 2 m 80 de diamètre à la base. Elle pèse de 12 à 13000 kilos. C'est à Nicolas Le Vache, de Liège, que Jean V s'adressa pour la fourniture de ces horloges, de leurs carillons et de leurs cloches. Le nom de Nicolas Le Vache est gravé sur un certain nombre de cloches, avec la mention de l'année 1730. Sur d'autres de ces cloches, on lit le nom plus connu de Guillaume Withluks [sic], d'Anvers, qui ne se gênait pas pour se proclamer le premier fondeur du monde.

La World Carillon Federation enregistre seulement un carillon de 53 cloches à Mafra. Les documents portugais (Oa carrilhões de Mafra) enregistrent deux carillons, dont un au nom de Nicolau (sic) Levache. Une dernière source met un point final aux incertitudes quant au nombre : Comme on faisait observer au roi qu'un carillon coûterait deux millions et demi de francs : c'est bien peu dit-il, faites m'en venir deux. Et voilà comment, sans que le monarque s'effrayât le moins du monde de la dépense, il y eut un carillon pour chaque clocher.

A priori, tout laisse à penser que les deux carillons sont encore existants. Toutes ces cloches portent l'une des mentions suivantes: GUILHELMUS WlTHLOCKX ME FECIT ANTVERPIAE ANNO 1730 ; ou bien : NICOLAUS LEVACHE LEODIENSIS ME FECIT ANNO 1730. (Donnet).

Nicolas II Levache fond aussi en 1730 des cloches pour le beffroi de Douai. Ces cloches ne sont plus présentes à ce jour. Avant ou après Mafra, cela reste mystère !

Il est réputé être le fils de Pierre par le DFIM. Il me semble qu'il y a deux Nicolas Levache en cette même période, je ne suis pas certain que l'on puisse affirmer cette filiation, ce d'autant plus qu'aucun acte de naissance ne le reprend comme tel et voir supra, les données sont a priori claires. Il existe une information, pouvant comporter à confusion : le cadet s'appelait en réalité Nicolas-Dieudonné. Toutefois, né en 1717, on l'imagine mal fondre un carillon pour le Portugal à 13 ans...

Les cloches de ces fondeurs qui nous sont connues comme encore existantes :
- Une cloche du carillon de Liège, Saint-Jean l’Evangéliste est signée Levache, sans que nous sachions de qui elle provient. Elle comporte l’inscription : LE VACHE ME FIT A LIEGE EN 1726. Elle provient de Saint-Adalbert de Liège. Il est possible d’imaginer que c’est une Pierre Levache, ce ne serait pas anachronique.
Nous nous demandons si de Saint-Adalbert, elle ne proviendrait pas plutôt des Récollets.
-Tellin, musée des cloches - 1 cloche. 1734. Présence attestée. LE VACHE M’A FAICTE.
-Stavelot, Musée de la principauté de Stavelot-Malmedy - 1 cloche - 1724. Objet 10153419 réputé provenir de Pierre Levache.

Les cloches de ces fondeurs qui nous sont connues comme détruites en 1943 :
-Berlingen, Kerk Sint-Agatha - 1 cloche - 1726. Objet 80052. FAITE PAR LEVACHE. Réputée provenir de Pierre Levache. Attention, Berlingen et non Beringen, deux villages différents.
-Ans, Eglise Saint-Martin - 1 cloche - 1717. Objet 10004083. LEVACHE LEODIENSIS ME FECIT. Réputée provenir de Pierre Levache.
-Frasnes-lez-Gosselies, Eglise Saint-Nicolas - 1 cloche - 1725. Objet 10034840. PPLEVACHE. Provient de Pierre Levache.
-Sint-Martens-Voeren - Kerk Sint-Martinus - 1 cloche. Objet 72961. LE VACHE VAN LUYCK GEGOTEN.

Voilà qui clôture sur cette famille. Les renseignements sont très épars. Il a existé fort probablement une activité intense, dont nous ignorons tout ou presque aujourd'hui.

Bibliographie
-Dictionnaire des facteurs d'instruments de musique en Wallonie, Malou Haine, Nicolas Meeùs. (DFIM).
-André Lehr, Biographie des fondeurs, Register van klokkengieters.
-Gustave Jorissenne, Inventaire archéologique de l’ancien pays de Liège, applique en laiton coulé.
-Théodore Gobert, Liège à travers les âges: les rues de Liège.
-Joseph Berthelé, Ephemeris Campanographica.
-Journal de l'architecture et des arts relatifs à la construction, collectif, Vol.1, 1848.
-Bulletin de la Société d'art et d'histoire du diocèse de Liège - Volume 58 - Page 221.
-Bulletin des commissions royales d'art et d'archéologie - Page 158, 1929.
-Fernand Donnet, Variétés campanaires - Page 86.
-Notice historique et généalogique sur la famille de Wespin, originaire de Dinant-sur-Meuse.

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