Tchorski
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Le palais de justice de Bruxelles (17/31)

 

La fresque Somville


La partie concernée par le présent documentaire est passée en jaune.

C’est tellement bien expliqué, nous proposons ci-dessous un article de Jean-Claude Matgen, de La Libre Belgique (16/03/2005) sur la fresque de Roger Somville au Palais de Justice.

En 1949, le célèbre peintre bruxellois réalisait avec Edmond Dubrunfaut et Louis Deltour une fresque de 70 mètres carrés dans un couloir du Palais de justice de Bruxelles. Cinquante-six ans plus tard, l'oeuvre, critiquée, abîmée, outragée par le temps et ses détracteurs, va faire l'objet d'une restauration. Et l'endroit qui l'accueille, après avoir été mis à toutes les sauces, retrouver sa destination première. Récit d'une épopée artistique.

Récit

Laissons aux historiens de l'art le soin de trancher si Roger Somville mérite d'entrer un jour au Panthéon de la peinture belge et aux historiens tout court celui de dire si l'attachement viscéral de l'homme aux idées communistes doit être considéré comme une forme de courage dans un monde et une époque submergés par un (néo) libéralisme dont il est le pourfendeur infatigable ou comme la preuve d'un aveuglement obstiné.

Forces murales

C'est le chroniqueur judiciaire qui intervient ici pour conter la belle histoire d'une fresque peinte par l'artiste, en compagnie de ses amis Edmond Dubrunfaut et Louis Deltour en 1949, au Palais de justice de Bruxelles. Cette fresque, curieusement non signée et à l'histoire hasardeuse, va (enfin) être restaurée à partir du 11 avril 2005. Etienne van Wyve s'attachera à lui rendre son lustre, sous le regard attentif mais confiant de Roger Somville lui-même, à qui ses 83 ans n'ont rien ôté de sa verdeur physique, de son aisance verbale, de ses élans esthétiques et philosophiques.

En ces temps d'immédiat après-guerre, il fallut une certaine audace à Albert Storrer, conservateur du Palais de justice bruxellois, fortement abîmé par un incendie en 1944 et soumis à une vaste restauration, pour prier les trois membres du groupe « Forces murales » de décorer d'une peinture monumentale un long couloir du vénérable édifice reliant, à l'époque, le tribunal de commerce de Bruxelles à la salle des pas perdus du même tribunal.

« Le but, nous confiait Roger Somville, lors d'une visite des lieux, était alors de créer un art public, là où vit et passe le plus grand nombre. » Picasso n'avait-il pas défendu l'idée que l'art n'est pas fait pour décorer les appartements mais qu'il constitue une arme contre l'ennemi ? Le trio voulait parler du sort de l'humanité, de la lutte des hommes et des femmes pour une société meilleure. Il ne reçut qu'un écho poli. « C'était du volontarisme », reconnaît aujourd'hui Somville. « La société ne voulait pas d'une telle expression. »

Greffier et conservateur

Parfois, pourtant, le rêve se concrétisait. Le beau-père de l'artiste, Carlo Tits, était greffier au tribunal de première instance et s'était lié d'amitié avec le conservateur du Palais. Il évoqua devant lui l'existence du groupe et le conservateur, séduit, mit à la disposition des trois compères... les couleurs, les brosses et les ouvriers plafonneurs chargés de la préparation spéciale des murs dès lors que les auteurs avaient décidé de
« peindre à fresque ». Et voilà comment, après de longues études préparatoires et d'innombrables croquis et dessins grandeur nature, ils s'attaquèrent à leur œuvre, animant une surface de 70 mètres carrés sur le thème « Le port, la mer et ses travailleurs, la pêche et la vente ».

Cela leur prit toutes les vacances car, tous trois professeurs, Somville, Dubrunfaut et Deltour avaient choisi cette période pour hanter les couloirs d'un Palais de justice où ils se perdirent plus d'une fois.

Prouesse physique

Ils passèrent deux mois « dans le plus grand calme et même une certaine solitude » à mener leur travail à bien. Un jour, un drame troubla leur sérénité. Un ouvrier participant à la rénovation d'un local tout proche se tua, en tombant dans une cage d'ascenseur après être monté sur une plaque de marbre trop fragile. « Son souvenir m'est revenu alors que je décorais la station de métro Hankar » nous a confié Roger Somville. « Vous savez, peindre des fresques exige de très gros efforts physiques. Vous êtes face à d'immenses surfaces qu'il faut couvrir vite car la technique suppose une grande rapidité d'exécution. Parfois, vous êtes juché à plusieurs mètres du sol - à Hankar, c'était au-dessus des voies électrifiées - et toute erreur se paie cher. »

Tollé

Au Palais de justice, certes, les conditions de « travail » étaient plus confortables mais l'accueil de l'œuvre fut, lui, houleux. La Commission des monuments et des sites n'avait pas été avertie de cette « intégration dans un bâtiment public ». Elle prit ombrage ce qu'elle ressentait comme la provocation d'un conservateur très indépendant et chargea une équipe d'artistes de vérifier si le trio avait bien peint a fresco, soit sur l'enduit frais de manière telle que la couleur pénètre le support. S'il s'était agi d'une peinture murale sur support sec, nul doute que la Commission eût décidé de sa destruction. Mais une coupe pratiquée dans l'ouverture maçonnée d'une porte révéla qu'il n'en était rien.

Emile Salkin, l'un des enquêteurs, aurait même parcouru le couloir en s'exclamant: « Non seulement, c'est de la fresque, mais ils ont employé du lapis-lazuli, comme les peintres de la Renaissance. » En réalité, avoue Roger Somville, « il s'agissait de couleurs et de pigments très résistants fabriqués en Suisse. »

M. Storrer fut quelque peu épouvanté par la vigueur des tons et Roger Somville lui fit un mensonge pieux, en déclarant qu'ils pâliraient avec le temps, ce qui ne fut aucunement le cas. Ce n'était rien en comparaison de l'ire qui s'empara du président du tribunal de commerce de l'époque à la vue d'une fresque pourtant bien innocente mais « tendancieusement» intitulée « Prolétaires de tous les pays unissez-vous ». C'en était trop pour le magistrat qui s'ingénia à faire des détours afin de ne pas avoir à passer dans ce que d'autres détracteurs de l'endroit ne tardèrent pas à appeler le couloir « aux maquereaux ».

Évidemment, l'exubérance juvénile de l'œuvre avait de quoi dérouter les habitués d'un lieu plutôt voué à l'austérité et au « politiquement correct ». Certains ne se contentèrent pas de crier à l'outrage à la magistrature consulaire. Ils n'hésitèrent pas à abîmer la fresque en lui portant des coups de marteau ou de maillet, en la « taggant », en la couvrant de griffes et de marques diverses, en cachant quelques détails jugés obscènes, comme le sein d'une femme par exemple.

Oubli

Et puis le temps passa, la polémique s'éteignit et la fresque se mit non seulement à vieillir mais à tomber dans un oubli de moins en moins relatif. Quand, en novembre 1982, Anne Spiritus Dassesse rejoignit le tribunal du commerce, dont elle est le président, elle fut intriguée par la peinture murale qui ornait la salle des référés du tribunal mais si tout le monde lui confia qu'elles étaient dues à des artistes connus, personne ne put en citer les noms qui n'apparaissaient nulle part sur l'œuvre.

Les audiences succédèrent aux audiences. L'ancien président du tribunal de commerce s'amusa un jour à compter six doigts à la femme d'un marin portant une étrange coiffe. Des générations d'avocats appuyèrent négligemment leur tête contre la nageoire d'un poisson ou le ciré d'un pêcheur, sans trop se soucier d'abîmer un peu plus une fresque déjà martyrisée par les aménagements réalisés dans le prétoire.

En 1996, pourtant, un hommage fut rendu aux trois artistes par Mme Spiritus-Dassesse. L'année précédente, alors qu'elle était à la recherche d'un logo pour le tribunal de commerce, elle était entrée en contact avec la fille de l'ancien conservateur, avocate au barreau de Bruxelles, qui lui conta l'histoire de l'œuvre.

Emue, Mme Spiritus-Dassesse invita MM. Deltour, Dubrunfaut et Somville à venir en parler devant un parterre de juristes animés d'intentions nettement plus bienveillantes que leurs prédécesseurs.

Pour autant, la fresque continua à subir les assauts du temps mais aussi des hommes car voici quelques mois, le tribunal de commerce déménagea, on évacua la salle d'audience et ce remue-ménage causa quelques dégâts supplémentaires au mur. La suite fut moins glorieuse encore car le long et étroit passage... où plus personne ne passait servit de débarras. On y entreposa des meubles, des bancs, des échelles, des pots de peinture, tout un bric à brac d'objets hétéroclites à l'usage de corps de métier occupés à restaurer des locaux voisins. C'était sans compter avec quelques amis de Somville, au premier chef desquels Patrick Mandoux, conseiller à la cour d'appel, qui, alors qu'il était encore adolescent, cassa sa tirelire, pour acquérir une aquarelle du peintre de Tervueren, avec lequel il ne tarda pas à lier connaissance. Avec l'avocat du peintre, Me Jean-Pierre Buyle, il prit la tête d'une croisade, qui vient d'aboutir.

L'Etat belge vient, en effet, de débloquer les fonds nécessaires à la restauration de la fresque et en a confié le soin à Etienne van Vyve, qui dirige une entreprise de conservation et de restauration de tableaux. Le travail commencera à la mi-avril et Roger Somville viendra le superviser. Il sait déjà où il apposera, enfin, son nom et celui de ses illustres collègues. Bientôt, « Travailleurs de tous les pays unissez-vous » sera à nouveau offert aux regards des juristes et des justiciables qui traversent le palais de justice de Bruxelles. Ce n'est pas l'œuvre dont Roger Somville est le plus fier mais qu'elle retrouve son éclat cinquante-cinq ans après être née de ses coups de brosse et de pinceau fait apparaître dans son franc regard une lueur d'enfance.

Et son sourire fait chaud au coeur.

La fresque Somville


La fresque se trouve au détour d'un couloir du tribunal du commerce.


Voici la fresque dans son entièreté.


Le mur du fond.


Le long pan.


Détail sur les pêcheurs.


Poisson.


Raie.

Prochain documentaire : les salles d'audience de la cassation.

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