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Tchorski
Les fondeurs de cloches anversois


Melchior De Haze

 

Cela faisait très longtemps que j'entendais parler de cet ouvrage sur les fondeurs anversois, sans pour autant le trouver avec aisance. C'est un peu au même titre que l'ouvrage sur les Vanden Gheyn et les Waghevens une littérature majeure pour la connaissance de nos fondeurs belges. L'ouvrage de Donnet étant tombé dans le domaine public, je me suis ainsi permis de recopier les chapitres les plus intéressants, c'est à dire ceux concernant directement les fondeurs. Le terme recopier est imparfait. C'est un OCR, mais dont la base était très dégradée. D'autres chapitres existent mais pour l'heure, ils sont un peu plus généralistes. Ils seront rendus disponibles sur demande. De toute évidence, ces chapitres sur les trois fantastiques : Melchior De Haze, Georgius Du Mery, Guillaume Witlockx, nous sont fondamentaux. Au contraire d'autres documentaires précédents, les portraits présentés ci-dessous sont cette fois-ci des représentations fidèles. Je vous souhaite une bonne lecture !

Fernand DONNET, les fondeurs de cloches anversois.

CHAPITRE XXIII.
LES FONDEURS ANVERSOIS.

Les détails nombreux qu'au cours des précédents chapitres nous avons donnés au sujet des cloches les plus intéressantes que l'on pouvait entendre tant dans notre ville que dans les localités voisines, nous ont incidemment permis de citer à maintes reprises les noms de fondeurs anversois et de mentionner certaines particularités de leur carrière artistique.

Ces quelques indications prouvaient déjà combien était grand le nombre de saintiers autrefois établis dans nos murs et témoignaient de l'importance des œuvres sorties de leurs ateliers. Il y a toutefois lieu de constater avec regret qu'il est fort difficile de fournir des détails beaucoup plus circonstanciés, car malgré les recherches nombreuses auxquelles nous nous sommes livrés, nous ne sommes pas parvenu à établir à quel corps de métiers les fondeurs de cloches étaient affiliés, ni à retrouver des éléments suffisants pour reconstituer l'histoire de cette si importante et si intéressante industrie. A Malines, par exemple, les fondeurs de cloches faisaient partie de la confrérie de Saint-Eloi, en même temps que les dinandiers, les chaudronniers et les batteurs de cuivre.

On serait peut-être tenté de les rechercher à Anvers dans la même corporation. Mais c'est en vain que nous avons fait des perquisitions dans les archives des corps de métiers anversois, et nulle part nous n'avons trouvé trace des fondeurs établis ici. Bien ou contraire, les forgerons et les fondeurs de cuivre semblent s'efforcer clairement d'établir une ligne de démarcation franchement tranchée entre leurs industries respectives.

C'est ainsi que le 24 avril 1644, le magistrat ordonna que les fondeurs de cloches tenant boutique à Anvers devraient exclusivement se borner à fondre des cloches ou des mortiers, et qu'il leur serait rigoureusement interdit d'empiéter en quoi que ce soit sur les privilèges des dinandiers (1).

Cette ordonnance n'était que le corollaire et la confirmation d'une autre plus ancienne qui avait été édictée le 20 janvier de l'année précédente, et qui avait également pour but de protéger jalousement les fondeurs de cuivre en quelque sorte au détriment des saintiers. La prohibition dont nous venons de parler, s'appliquait également aux étrangers qui venaient s'établir dans nos murs.

(1) Eenen kloekgieter alhier winkel houdend en sal hem niet vervoorderen boven het gieten van klocken ende mortieren, voorterte ondervoinden het ampt van geelgieters. (Archives communales. Dossier des corporations. Smeden en geelgieters.)
(2) Dat eenen kloekgieter niet en sal gieten dan klocken en mortieren, synde witte stoffen sonder hem te ondewinden het ambt van het geilgieter dat hy nu doen (dit verstaet hen van klockgieten die hier komen woonen ende winken houden).

Une nouvelle ordonnance de 1644 accentue encore les prescriptions des deux premières. C'est ainsi qu'un fondeur de cloches, qui après avoir satisfait à l'examen préalable, aurait été admis à exercer le métier de fondeur de cuivre, devait exclusivement s'appliquer à cette dernière profession sans travailler autre chose que du cuivre (1).

Si maintenant nous recherchons les noms de ceux qui les premiers exercèrent dans notre ville surtout et dans d'autres localités du pays la profession de fondeur de cloches, nous pouvons rassembler quelques indications non dépourvues d'intérêt.

Les comptes de la cour de Bourgogne renseignent les noms de plusieurs fondeurs du XIVe siècle. Tels sont par exemple en 1310, Albert, fusor campanarum, qui habitait à Louvain, rue de Tirlemont, hors la porte Saint-Michel (2). Puis en 1380, Jehan le Clocghieteur auquel divers travaux furent confiés dans les bâtiments ducaux (3).

Ce n'est toutefois qu'au siècle suivant que l'on peut relever des indications relatives à l'établissement de fondeurs dans notre ville. Dans les divers chapitres précédents nous en avons cité plusieurs et décrit leurs œuvres. D'autres toutefois exerçaient également leur métier dans notre ville sans que nous puissions toujours préciser quels furent les travaux qu'ils exécutèrent. C'est ainsi que nous rencontrons en 1415 Meester Jorys, clocgieter, qui habitait à Anvers inde lange Nieustraet (4).

(1) dat eenen klockgieter gedaen hebben de proeven van geilgieter moet en mach verboden worden mot andere stoffe te gieten.
(2) Alexandre Pinchart - Archives des arts, sciences et lettres.
(3) A Maistre Jehan le clocghieteur pour gieter une cloche et 2 appeaux pour M S à mettre eu sa maison à Saint-Martin.
(4) Archive communales d'Anvers. Geberdert daechseelboeck.

En 1420, Jorys vander Weenhagen, de clocghietere, comparaît dans un acte scabinal en même temps que sa femme Beatrix Kakeluys (1), tandis qu'en 1428 nous rencontrons le nom de Maître Godwart van Hyntim. Peu après, le 27 mars 1432, c'est un autre fondeur de cloches, Gérard Buytendyck, clocgietere, qui est admis dans la bourgeoisie d'Anvers (2).

Maître Pierre van Dormeyde, clocgietere, habitait Anvers en 1400, pendant que quelques années plus tard des cloches furent fondues à Anvers par Maître Jacques. Dès lors déjà les fondeurs anversois exportaient également des cloches pour l'étranger. C'est ainsi que dans les comptes de l'église Saint-Pierre à Leyde se trouve mentionné le payement fait en 1409 d'une rétribution allouée à un certain Jean Stantvast, qui avait transporté une cloche provenant d'Anvers (3).

D'autre part l'exportation de matériaux de fonte était tout aussi active. Les comptes de la ville d'Alost nous apprennent que pendant l'exercice 1460-61 deux bourgeois de cette ville, Goosen Buydens et Jacob Heinrix, se rendirent à Bruges et à Anvers pour y acheter du cuivre et de l'étain, yselaers copere en inghelsch scotelten, devant servir à la fonte des cloches du carillon entrepris par Jean Zeelstman de Malines.

(1) Scabinale protocolen. A° 1420, p. 417.
(2) Poorters boecken.
(3) Item Jan Stantvast van die kloc van Antwerpen te brenghen ende daer te voeren 6 gr, fac. 4 sec. Tijdschift Noord Nederlands muziekgeschiedenis.

Au XVIe siècle les mentions relatives aux fondeurs anversois deviennent bien plus nombreuses. Depuis 1531 se retrouve dans les comptes communaux le nom de Corneille Wagevens, clocgieter, chargé d'exécuter certains travaux et réparations pour compte de la Ville. Quelques années plus tard il obtint des appointements fixes, et depuis l'année 1541 il se trouve à cet effet dans les comptes un poste annuel de 2 livres et 10 escalins (1).

C'est Jan van Eynde qui fut le successeur de Waghevens, et qui devint le fournisseur habituel du magistrat. Il lui livra depuis 1550 des objets en métal de toute nature provenant de sa fonderie (2). A la même époque des fondeurs de cloches étrangers se font recevoir bourgeois d'Anvers. Ce sont, le 11 mars 1540 Médard Waghevens, clockgieter, originaire de Malines, et quelques jours plus tard, le 24 mars, Georges du Mery, clockgieter, né à Hooff (3). C'est alors également qu'on peut constater un courant d'exportation fort actif. Pour citer un exemple, prenons dans les Pays-Bas septentrionaux, la petite ville de Arnemuiden. Les cloches de son église datent du XVI siècle.

(1) Cornelis Wagevens clockgieter.... geeft men ooek elken voor loon jaerlyex.
(2) Stadrekening. 1551-1552. Jan van Eynde clockgieter voor XXV coperen schuyven totten gewinde inden eeekhoff &c.
1552. Jan van Eynde clockgietere ter saken van coperen busse wegende IIIe XXVI die de tresorier hem hebben doen gieten tot behoef vande Stadt &c.
1550-1551. Jane van Eynde cloekgieter ter cause van 200 pond clockspyse om daer af te gieten eene huyve, een plate, ende twee cleyne pannen, &c.
(3) Archives communales d'Anvers Poortersboeken.

Une partie en fut fondue à Malines en 1583 par Pierre van den Gheyn et l'autre partie fut achetée en 1582 à un marchand anversois. Plusieurs de ces dernières provenaient du couvent de Roosendale où elles avaient servi de voorslag. Une d'entre elles porte la date de 1518 et fut coulée par Pierre Waghevens qui l'orna de l'inscription suivante:

JHESUS IS MYNEN NAME
MIJN GHELUYT SY GODE BEQUAME
ALSO VERBE MEN MY HOREN SAL
WILT GOD BEWAREN OVERAL
PIETER WAGHEVENS GOOT MY IN'T JAER MCCCCCXVIII. (1)

Au XVIIe siècle les détails abondent ; il nous suffira d'en citer quelques-uns. Les listes de réception des bourgeois d'Anvers nous apprennent qu'en 1601 fut reçu le 6 juillet, Henri Bernaert, fils de Mathieu, fondeur de cloches né à Malines, et le 23 avril 1677 Paschier Meillard, exerçant la même profession et natif de Houthem (2). Ce dernier s'établit dans la rue Saint-Jean. C'est du moins ce que nous apprend un renseignement de cette époque nous montrant ce fondeur prêtant serment entre les mains d'un notaire pour obéir aux prescriptions fiscales (3).

(1) Tijdschrift der verteniging voor Noord Nederlands muiiekgesckiedenis.
(2) Poortersboieken.
1677-23 aprilis. Paschier Meillard clockgieter geb. van Walsch-Houthem.
1601-6 july. Henrick Bernaert Matheeuss, clockgieter geb. Tot Mechelen.
(3) Scabinalun protocolen 1696 - sub Van der Meeren.
Passchier Melliard clockgieter in Sint-Jansstraet juravit in forma van thol.

Certains fondeurs à celte époque avaient des mœurs fort peu pacifiques. Une proclamation scabinale du moins nous le donnerait à penser. En effet le 8 mars 1646, le magistrat lança une proclamation dirigée contre un fondeur de cloches nommé François, habitant rue Saint-Antoine, qui le 12 janvier avait assassiné un cabaretier du nom de Pierre Pot et qui depuis lors s'était soustrait à toutes les recherches. Il le sommait de se présenter devant le tribunal des échevins dans un délai de huit jours (1).

(1) Placard de notre collection.
Voici le texte de cette proclamation imprimée en caractères gothiques :
Gheboden ende uyt gheroepen by myne Heeren, den onder schouteth, borghermeesteren, schepenen, ende raedt der stadt van Antwerpen, op den 8 meert 1646, Alsoo Fransschois … … klock gieter ghewoont hebbende in S. Antheunis straete hem heeft vervoordert op den xii january lestleden seer moordadelyck te quetsen den persoon van Peeter Pot, weerdt inden bode van Ausburgh inde Steenbergh straete, waer van hy op den staanden voet is komen te overlyden ende dat den voorseyden Fransschois klockgieter hem over het voorseyde is absenterende ofwel latiterende soo is't dat men den selven van ‘s Heeren ende deser stadts weghen is voorts roepende ten eynde hy hem over het voorseyde feyt kome verandtwoorden van heden ende acht daghen goedts tydts voor den noen op het Raedt huys alhier, terwylen de Heeren te rechte sitten wetende dat men niet teghenstaende syne absentie teghem hem sal voorts procederen gelyck men teghen dusdanighe persoonen ghewoon is te doen. --- G. de Weerdt.

CHAPITRE XXIV.
MELCHIOR DE HAZE.

Le plus connu des fondeurs qui travaillèrent à Anvers au XVIIe siècle, est sans contredit Melchior de Haze, dont nous donnons le portrait ci-contre (en tête de page). Ce portrait est la phototypie d'une gravure faisant partie des inestimables collections de la bibliothèque royale de Bruxelles, que son savant conservateur, notre confrère et ami, M. Henri Hymans, a bien voulu nous autoriser à faire reproduire. Ce portrait fort typique et d'une facture peu commune, a été dessiné par J. van Penne et gravé par J. V. Reesbroeck. Il donne les nom et titres de l'artiste campanaire : MELCHIOR DE HAZE ANTVERPIENSIS - MONETAE REGIS CATHOLICI ANTVERPAE CONTRA CUSTOS - NEC NON CAMPANARUM MUSICALIUM FUSOR, &C.

Cette inscription est suivie d'un éloge en vers rédigé en français et en latin, et composé à la louange des talents du fondeur si réputé. Voici cette pièce : HUNC LOQUAR, AN SILEAM ? QUEM TOT, QUEM TANTA LOQUUNTUR - AERA, QUIBUS VOCES, QUEIS DEDIT ILLE TONOS : FABULA PRISCA QUIDEM BRUTIS ANIMANTIBUS ADDIT - ET CLARAS VOCES. ARTICULOSQUE SUOS : AERA LOQUI NULLUS VOLUIT : VESTRA ARTE LOQUUNTUR, SED MAGIS HAS ARTES ARTIFICEMQUE SUUM. -- EN TOUTS LES ARTS IL FUT ADROIT - ET RIEN D'ARTIFICIEL N'EXCÉDA SA FABRIQUE MAIS L'HONNEUR QU'A LUY SEUL ON DOIT - EST D'AVOIR SCEU PAR SON PROPRE GÉNIE - FAIT SONNER LA CLOCHE EN MUSIQUE - ET PAR LE CARRILLON RESIOUIR NOSTRE VIE.

Melchior de Haze dont l'origine a été rapportée d'une manière fort erronée par la plupart des auteurs qui ont écrit sa biographie, appartenait à une famille anversoise fort nombreuse, dont plus tard certaines branches acquirent un rang social fort enviable.

En présence des inexactitudes accréditées sur l'ascendance du fondeur, nous croyons utile de l'indiquer brièvement ici. Pierre de Haze négociant, fils de Jacques et de Catherine Hemssens, qui pour se distinguer de ses homonymes prit le nom de Pierre de Haze de Jacques ou de Jacomo, épousa à Anvers dans la paroisse de Notre-Dame Sud, le 28 novembre 1620, Anne de Haze fille de Melchior et de Marie Rockeghem. Il mourut le 1 mai 1656 et fut enterré dans la cathédrale, dans la chapelle du Saint-Sacrement. Il avait eu douze enfants, dont voici les noms :

1° Catherine de Haze, baptisée en l'église Saint-Jacques, le 9 janvier 1022.
2° Marie de Haze, baptisée à Saint-Jacques le 18 septembre 1623.
3° Jacques de Haze, baptisé dans la même église le 17 mars 1626, épousa en premières noces Catherine de Tollenaere, morte le 26 juillet 1655, et en secondes noces
Marie van der Meerschen, qui décéda le 11 juillet 1659.
Il n'eut qu'une fille, qui vécut jusqu'au 27 octobre 1689.
4° Pierre de Haze, baptisé à Saint-Jacques le 21 juin 1628.
5° Pierre de Haze, baptisé à Notre-Dame Nord le 20 mars 1630.
6° Melchior de Haze, le futur fondeur dont nous nous occupons, fut baptisé en l'église Noire Dame Nord le 5 juin 1632.
7° Anne Catherine de Haze, baptisée à Saint-Jacques le 23 février 1635, elle devint la femme de N. Stockaert.
8° Guillaume de Haze, baptisé à Saint-Jacques le 2 août 1657.
9° Gaspard de Haze, baptisé à Saint-Jacques le 10 juillet 1639.
10° Sara Thérèse de Haze, baptisée à Saint-Jacques le 25 décembre 1643.
11° Catherine Thérèse de Haze, baptisée à Saint-Jacques le 10 septembre 1645.
12° Joseph de Haze, baptisé à Saint-Jacques le 22 septembre 1647 (1).

D'après un acte de partage de 1661, Jacques de Haze aurait en outre eu deux autres enfants qui vivaient encore à cette époque, et qui avaient nom Balthazar et Marie Isabelle. Les enfants de Jacques de Haze partagèrent amiablement le 9 septembre 1661 les biens délaissés par leur mère. Ceux-ci consistaient, sans parler de quelques rentes, en une maison, appelée autrefois « den Dorren Boom » puis « den Heyligen geest » et située au Kipdorp, derrière l'hospice Saint-Nicolas. Celte demeure fut attribuée moyennant une somme de 14 205 florins au fils aîné, Jacques de Haze (2).

(1) Nous devons une grande partie de ces renseignements à notre confrère M. le baron de Horrekens, qui a bien voulu les rechercher pour nous dans les archives de l'église Saint-Jacques. Nous tenons à l'en remercier tout particulièrement.
(2) Archives communales d'Anvers. Schepenbrieven 1661, f° 165.

Nous ignorons sous quelle direction Melchior de Haze apprit le métier de fondeur de cloches. Quel que soit le maître qui l'ait instruit dans cet art, il sut profiter de ses leçons de telle manière qu'il acquit bientôt une réputation incontestée, et que de toutes parts les commandes affluèrent à son atelier. Son talent lui valut même une fonction officielle, et la faveur royale lui fit obtenir la place de contre warradin de la Monnaie, nous le trouvons déjà en possession de ce titre en 1686, et il en resta possesseur jusqu'à son décès.

C'est dans le célèbre sanctuaire de Montaigu qu'on retrouve la plus ancienne cloche portant le nom de notre fondeur. L'inscription dont elle est ornée, est conçue comme suit : ANNO DOMINI 1659 MELCHIOR DE HAZE ME FECIT ANTVERPIAE.

Dans le cours de cet ouvrage nous avons décrit plusieurs cloches portant le nom du fondeur anversois. Nous l'avons, successivement vu livrer une cloche portant son blason et coulée pour compte de la fabrique d'église de Notre-Dame. Puis d'autres en 1680, pour l'hospice Saint-Martin, rue de la Nacelle, et en 1687 pour le couvent des Victorines ou Ter Nonnen. A l'étranger on en conserve également ; c'est lui en effet qui fut chargé en 1674 de fournir à l'Escurial de Madrid trente et une cloches destinées à former un carillon. En 1686, il s'engagea également à fondre les cloches nécessaires pour ériger un nouveau carillon à La Haye; celui-ci devait être composé de trente cloches au moins aussi bonnes que celles d'Amsterdam. La matière de fonte, surtout pour les principales, devait ne pas encore avoir servi ; elle devait être composée de cuivre rouge et d’étain anglais de première qualité ; le poids global ne pouvait pas dépasser 9557 livres ; par contre de Haze reprenait pour son compte les vieilles cloches hors d'usage.

Le magistrat d'Anvers résolut de venir en aide à un concitoyen, et par délibération du 27 avril 1086, il décida que les métaux dont de Haze avait besoin pour la fonte de ses cloches pourraient être importés en franchise de droits (1). Quand l'opération eut été menée à bonne fin, de Haze pria plusieurs musiciens de se rendre chez lui pour expertiser la sonorité des cloches et donner leur avis avant de permettre aux acheteurs d'en prendre livraison. Le procès-verbal de cette intéressante expertise nous a heureusement été conservé. Le jury était composé de Jean Le Corbisier, maître de chant, François de Wever, organiste et Egide Diericx, musicien, appartenant tous trois à la cathédrale d'Anvers ; Jean Quina, maître de chant de l'église collégiale de Saint-Jacques et Philippe Dethie, carillonneur de la même église ; Norbert Muys, organiste de Saint-André ; Théodore Verbrugghen, musicien au service de la ville, et Jean Baptiste Forceville, facteur d'orgues. Ces artistes signèrent un procès-verbal le 19 octobre 1686, déclarant à l'unanimité, sous la foi du serment, que les cloches étaient parfaites de son et qu'elles avaient la tonalité musicale désirée (2).

(1) dat aldaar vry mag inkomen het coper ende metael oft cloekspyse die Melchior de Haze, cloekgieter binnen deze stadt noodig heeft tot het gieten van eenighe clocken voor 's Gravenhage.
(2) Voici copie de ce contrat, tel que nous l'avons retrouvé aux archives communales d'Anvers, dans les minutes du notaire J. M. Lodewycx Jr.
Année 1086 t° 283.
Die decima nona octobris 1686.
Compareerden Joan Le Corbusier sangmr vande cathedrale kercke, Norbertus Muys organist vande parochiale kercke van Saint-Andries, Joannes Kina, sangmr vande collegiale kercke van Saint-Jacob, Theodorus Verbruggen stadts musicant, Philippins Dethij cloekspeelder van de voors collegiale kercke, Jan Bapta Forceville orgelmaker, Franciscus de Wever clockspelder vande cathedrale kercke ende Egidius Dircx musicant vande selve cathedrale kercke, alle welcke compt op heden geeonvoceert synde ten huyse van dhr Melchior de Haze clockgieter binnen dese stadt om te hooren ende examineren de thoon ende accort van twee octaven cloeken met hunne halve thoonen die don gemelden Melchior de Haze seyde opgemaect te hebben uyt last ende ordre vande Edele achtbaere heere van S' Gravenhage, verclaeren op henne mannen waerheyt met pnatie van eedt de selve cloeken van seer goeden thoon op het accort gevonden te hebben ende want goddelyck ende eedel is den waerheyt getuygenisse te geven besonderë des versoecht synde, consenteerden aan my nots aen den voors Melchior de Haze hier aff acte geexpedieert te worden in forma. Actum Antwerpë patibus (?) Jan van Grevers et Jan Bogaerts als getuyghen.
J. Le Corbisier sanghmr
1686
Norb. Muys
Joanna Quiva
Theodorus Verhrugghen
Jean Baptist Forcivis
Philips Dethie
François de Wever
Gilis Diericx
Lodewycx nots
1086.

Cette attestation si élogieuse ne devait cependant pas satisfaire les magistrats de La Haye. Ils voulurent exiger une contre-expertise, et de leur côté, ils procédèrent également à la constitution d'un jury. Celui-ci était composé de François Groenhagen, musicien, Michel Nuyts, carillonneur de l'hôtel de ville d'Amsterdam ; Thierry Scholl, organiste à Delft ; .J. Cousins, organiste à La Haye ; E. Scholl, J. Nieuwenhuysen, organiste de l'église conventuelle à La Haye ; David Sleghenhorst, carillonneur à Utrecht et Quirin van Blanckenburgh, organiste de la nouvelle église de La Haye. Ceux-ci se rendirent le 18 septembre 1687 dans la tour Saint-Jacques à La Haye, et se livrèrent à un examen des plus minutieux des nouvelles cloches. Et chose inexplicable, leur décision fut totalement contraire à celle des experts anversois ; leurs rapports constituent un
véritable réquisitoire contre l'œuvre de notre fondeur. Les uns déclarent que loin d'être égales comme le contrat l'exigeait aux cloches d'Amsterdam, celles de La Haye étaient bien inférieures à celles par exemple de Rotterdam, Delft ou Utrecht, et même à toutes celles qui étaient sorties de l'atelier des Hemony. Les experts concluaient, les uns en conseillant de refuser toutes les cloches de de Haze, les autres moins rigoureux, en demandant le remplacement de quelques cloches et l'amélioration du son de certaines autres (1).

A la suite de ce rapport défavorable, Melchior de Haze, se décida en 1687, à modifier le son de quatre cloches et à en remplacer deux. Les six cloches furent renvoyées à La Haye le 5 avril 1688, et le fondeur eut soin en demandant leur acceptation de faire remarquer qu'il lui était impossible de procéder à dos changements plus considérables attendu que ses ressources étaient si précaires qu'il lui était même impossible d'acheter encore du cuivre pour fondre d'autres cloches.

(1) W. Janssen. Het klokhenspel van den Haagschen Sint-Jacobs Toren.

Ce n'est qu'au mois de juin 1688 que les experts hollandais examinèrent les nouvelles cloches ; ils donnèrent encore une fois un avis défavorable, sous prétexte qu'elles n'égalaient pas le son de celles d'Amsterdam (M. De Haze n'accepta pas ce jugement, et une nouvelle correspondance qui menaçait de s'éterniser s'engagea entre le fondeur et les magistrats de La Haye. Dans ses lettres notre concitoyen ne ménage pas les artistes qui ont jugé son œuvre; il les traite de pasquilmakers ende andere ignorante meesters. Finalement il fut proposé de modifier encore cinq cloches. De Haze dans une lettre fort intéressante se plaint de cette prétention et fait remarquer que dans d'autres villes on est si content de son travail qu'on lui offre en dehors des prix stipulés, des cadeaux et des gratifications ; de plus, il ajoute qu'on ne doit pas perdre de vue qu'il doit lui être assez indifférent de fondre encore des cloches, vu que grâce à Dieu, il est à la tête d'autres affaires qui lui
rapportent plus avec moins de peines, et que s'il a continué à fondre, c'est uniquement par amour de son métier, car par suite de la mort des Hemony, l'art de fondre des cloches aurait complètement disparu s'il ne l'avait maintenu en activité ; du reste il était décidé à détruire tous ses papiers de manière à emporter son secret dans la tombe.

(1) Voir les rapports détaillés dans l'ouvrage de W. Janssen. Het Klokkenspel van den Haagschen Sint-Jacobstore.

Enfin, après de nouveaux pourparlers, il fut décidé de soumettre le cas à un arbitre unique. De commun accord on choisit à cet effet un membre de la Compagnie de Jésus, le père Jacques Claerens, dont la compétence en la matière était connue ; celui-ci toutefois se fit aider par un nommé Scholl. L'examen eut lieu en avril 1690, et après expertise le P. Clarens déclara qu'une des cloches devait être refondue et rendue plus lourde en y ajoutant une nouvelle quantité de cuivre et d'étain ; quatre autres devaient être modifiées. De Haze répondit à ce jugement en exprimant le vif regret de s'être jamais occupé du carillon de La Haye qui lui avait causé énormément de frais et d'ennuis, ce qui le déciderait probablement à abandonner le métier de fondeur. Après une correspondance fort longue et parfois fort animée, de Haze à contre cœur s'exécuta, et les cloches qu'il avait modifiées furent renvoyées en septembre à La Haye. Finalement le magistrat déclara qu'elles n'étaient pas encore telles qu'on les avait désirées, mais que néanmoins on les accepterait. Cette décision ne fut toutefois pas définitive car une nouvelle correspondance s'engagea alors et se termina au mois de juin 1692 par un nouvel examen des cloches par le premier jury. Celui-ci encore une fois renouvela ses critiques et demanda des réformes. De Haze se fâcha, demanda de renvoyer ses cloches, et ajouta, que puisque le métier de fondeur devenait si ingrat dans nos provinces, qu'il comptait fermer son atelier et s'établir en France où beaucoup de commandes lui étaient promises.

Les magistrats de La Haye le prirent au mot et s'adressèrent en 1692 à un fondeur d'Amsterdam, Claude Fremy, pour lui commander tout un nouveau carillon. Toutefois ce contrat ne fut pas exécuté, Fremy ne livra qu'une seule cloche et celles fondues par de Haze restèrent à leur place dans la tour de La Haye. Ainsi finit cette longue polémique dans laquelle certaines personnalités semblent avoir joué un rôle fort louche en excitant le magistrat de La Haye et en dépréciant l'œuvre d'un fondeur qui partout ailleurs avait livré de nombreuses cloches sans jamais avoir fait naître des plaintes ni des réclamations.

L'animosité dont les magistrats de La Haye tirent preuve envers Melchior de Haze semble au moins singulière quand on considère le grand nombre d'ouvrages qu'il entreprit pendant la même période, sans susciter de semblables réclamations. Une requête que le fondeur adressa en 1686 au magistrat d'Anvers, pourrait peut être bien nous donner la clef de cette énigme.

Dans cette pièce de Haze expose qu'il a été chargé d'exécuter partout dans le pays et à l'étranger de nombreux travaux de fonte de carillons et de cloches, et que récemment il a accepté de fabriquer un carillon pour La Haye. Mais avant de lui confier ce soin, les magistrats de cette ville s'étaient adressés à Amsterdam pour savoir s'ils pourraient y trouver quelque fondeur qui put exécuter cette besogne. C'est en vain qu'ils le cherchèrent, et ils furent contraints de s'adresser à de Haze. Ils lui firent alors de splendides promesses pour l'engager à s'établir en Hollande, lui assurant entre autres que s'il voulait répondre à leur appel, qu'il lui serait immédiatement attribué un local particulièrement emménagé pour y fondre des cloches. De Haze assurait qu'il avait rejeté ces propositions par considération pour l'intérêt de sa ville natale, dont beaucoup d'habitants bénéficiaient de son industrie ; mais à titre de compensation il demandait au magistrat d'Anvers de lui faire don de tout le bois dont il avait besoin pour la construction d'un hangar destiné à sa fonderie.

Le magistrat chargea deux de ses membres d'examiner cette requête : l'échevin Jean Augustin de Lannoy et le receveur communal. Après avoir pris connaissance de leur rapport, il décida le 22 juillet 1686 de ne pas donner le bois demandé, mais de faire don au fondeur d'une somme de trois cents florins que de Haze devait s'engager à restituer dans le cas où il s'expatrierait (1).

(1) Voici copie de cette curieuse supplique que nous avons découverte aux Archives communales d'Anvers : Requesten boek A° 1686.

Verthoon met behoordel, reverentie Melchior de Haze hem generende ofte employeren soo int gieten van beyaerts als andere clocken, gaende naer alle coninckrycken ende steden, ende also nu presentelyck aenveert heet't een clockspel te maken voor de stadt Shravenhage naer dat een clockspel gelevert heet't, voor de stadt Broda, soo hebben de heeren van 't magistraet van Schravenhage gesonden tot Amsterdam om te informeren often noch imant mecr gevonden wort die de selve konst (vstaet?) van beyarts te maken in soo suyvere accord, als don supplt can doen onde bevonden hebbende datter nyemant meer van die const te vindende is, als alleenelyck den supplt, soo hebhen ditto hren van Schravenhage groote conditien gepresenteert aen den supplt, op dat hy syne domicilie aldaer soude comen houden, als eene treffel plaets om de clocken te gieten ende te draeyen &c ende meer andere privilegiait het gene den supplt nyet en heeft willen aenveerden voor aleer dat hy soude U. E. E. dit selve hebben aengedient ende ter wylen hy ingeboren deser stadt is, ende dat door syn conste veel psoonen beneficie ende byleven hebben gelyck UEE kennelyek is, soo is hy supplt vsookende dat UEE gelioven gedient te wesen van aen hem te doen leveren tot eene verceringe het bout soo vuren balcken als delen en sperren &c tot het maecken van eene logie bequaem tot syn giethuys het wel de doen &c. Syn gecommitteert Mr Jan Augustyn de Lannoy seepën ende T. T. ende rentmre deser stadt om &c aetum 20 July 1686 ont h Snyers. Daer naer gehoort het rapport van commisses myne gemelde hren hebben aenden supplt toegestaen in plaetse van het bout ten desen vsoche eene somme van dry hondert guldens op conditie nochtans dat den supplt sal schuldig syn desolve te restituerai in cas van vtreck van dese stadt, ordonueren aen T. T. onde rentmre de voors somme van 300 gis aenden supplt te betalen. Actum in Collegio den 22 July 1686 gep. Cruyce vidt ondt ut supra.

Nous nous demandons vraiment s'il n'existe aucune corrélation entre le refus opposé par de Haze aux propositions d'émigration, et les difficultés suscitées par le magistrat de La Haye pour la réception des cloches qu'il lui avait livrées.

Mais les contrariétés que le fondeur anversois rencontrait à La Haye ne l'empêchaient pas d'accepter de nombreuses commandes, qui de toutes parts lui étaient faites. C'est ainsi qu'il fut appelé à fondre un carillon pour la ville de Breda. Toutefois le magistrat de celte cité ne se montrait pas fort pressé d'en acquitter le prix. De Haze fut donc obligé le 3 juillet 1686, de charger Quellin Schalck, licencié en droit et habitant de Breda, de réclamer pour son compte le solde que lui était dû par le magistrat (1).

Les commandes qui affinaient à l'atelier de de Haze étaient-elles simplement dues au talent de l'artiste? Ou bien d'autres éléments de succès intervinrent-ils ? Nous sommes persuadé que la réelle valeur artistique du fondeur lui attira de nombreux clients, toutefois la découverte d'un très curieux document, nous force à avouer qu'il cherchait par d'autres moyens encore à augmenter sa clientèle.

(1) Minutes du notaire Lodewycx.

Le 20 avril 1686, Melchior de Haze passait un contrat par devant le notaire L. Lodewycx Jr, avec Jacques Persoons, et sa femme, Susanne Pauwyns, en vertu duquel ces derniers s'engagaient à désigner au fondeur une localité dans laquelle il y avait un carillon à confectionner, een werck van clockgieten bestaende in eenen beyaert. En reconnaissance de ce service, de Haze promettait de payer cinq pour cent de la somme qu'il devrait percevoir pour ce travail éventuel ; en garantie de ces promesses il donnait hypothèque sur tous ses biens. Alléché par ces promesses, Persoons promit de fournir la commande d'un autre carillon ; si cette seconde affaire réussissait, de Haze devait payer de nouveau cinq pour cent sur le prix du carillon, et deux et demi pour cent pour celui des autres cloches qu'on lui donnerait à fondre ou à réparer.

Après que l'acte eut été signé de part et d'autre, Persoons déclara que la localité qui avait l'intention de se pourvoir d'un carillon était le village de Belle en Flandre, de Haze se déclara satisfait et confirma la convention faite : de post, verclaeren de eerste comparanten aen den tweeden comp. te designeren de stadt oft parochie van Belle in Vlaenderen omtrent Yperen alwaer het voors werck sal gemaect worden ende wel plaetse ; den tweeden compt is aennemende.

On le voit, de Haze avait en quelque sorte ses rabatteurs, chargés de lui amener des clients et de lui fournir des commandes. C'est vers la même époque que Melchior de Haze eut à fabriquer un carillon pour l'église de Gorichem. Il se composait de vingt-cinq cloches de différentes grandeurs. Quand il fut achevé, cinq experts, Walther Delien, organiste de Saint-Jacques, Théodore Verbrugghe, musicien communal, Philippe Dethy et Jean Quina, respectivement carillonneur et maître de chant de Saint-Jacques, ainsi que François de Wever, organiste de la Cathédrale, se rendirent le 15 décembre 1687 à l'atelier du fondeur, où en présence de Jean Filion, délégué des drossarts, bourgmestre et magistrat de Gorichem, ils procédèrent à l'examen des cloches. Ils déclarèrent unanimement qu'ils les trouvaient parfaites au point de vue de la tonalité et de leur accord mutuel ; in thoon, resonnantic, hermonnie end accort niet alleen leverbaar, maar omberispelyck te wesen (1).

Peu après il obtint une commande plus importante encore qui lui fut faite par le magistrat de la ville d'Alkmar.

Il reçut pour mission de fondre trente-cinq cloches destinées à former un carillon. Il se mit sans retard à la besogne et acheva vingt-six cloches en 1687 et les neuf autres plus importantes, en 1688. Elles furent soumises aux experts le 20 août de la même année. Ceux-ci agissant au nom des autorités hollandaises, représentées par Thierry vander Does et Henri Brant, bourgmestres, Pierre van Sleenhuysen, ancien bourgmestre, et Pierre Schagen, secrétaire communal, représentanI tout le magistrat d'Alkmar, déclarèrent que les trente-cinq cloches étaient parfaites sous tous les rapports, et qu'aucun motif ne pouvait exister pour en différer la livraison. Cette déclaration fut signée par Jacques Claren, prêtre à Maestricht, Waltère Delien, organiste de la Cathédrale, Théodore Verbruggbe, Philippe Dethy, dont on connaît la profession, David Sleghtenhost, organiste de la ville de Leyden, Gérard vander Wit, remplissant les mêmes fonctions à Alkmaar. Nicolas Procureur, maître chantre de l'église du Bourg, et François de Wever, de la Cathédrale.

(1) Minutes du notaire Lodewycx.
(2) Minutes du notaire Lodewycx.

Ces expertises n'étaient pas sans apporter certains avantages à ceux qui les remplissaient. C'est ainsi qu'à la suite de l'examen auquel il était venu procéder à Anvers, Jacques Claren reçut du magistrat d'Alkmar, deux chandeliers d'argent, une boîte d'argent ciselé et un foulard ! (1) Ce Claren n'était du reste pas le premier venu. Jacques Claren ou Claerens naquit à Malines le 31 décembre 1640 et reçut son instruction à Anvers. Plus tard il entra en religion et se fit jésuite ; il fut consacré prêtre le 20 septembre 1670, envoyé ensuite comme missionnaire dans les provinces septentrionales, il se fixa dans la mission de Maastricht, d'où plus tard il passa à Amsterdam avec le titre de supérieur de la mission de Batavia. Il mourut à Aix-la-Chapelle le 12 juin 1694. Il devait avoir une compétence musicale toute spéciale, car nous le trouvons faisant partie de presque toutes les commissions qui furent instituées à celte époque pour apprécier la valeur des cloches (2).

Quoi qu'il en soit, nous le rencontrons l'année suivante intervenant dans un nouveau contrat conclu entre la ville d'Alckmar et Melchior de Haze (3). En effet, le 6 août 1689 notre fondeur s'engagait vis-à-vis de Jacques Vryburgh, et de Gerrit van Egmont vander Nyenburgh, bourgmestres, Adrien Schaghen ancien bourgmestre et Pierre Schaghen secrétaire agissant au nom de la ville d'Alckmar, à livrer un jeu de cloches, een clockspel, composé de trente-deux cloches pesant environ 4800 livres, qui soumises à Jacques Claren, Corneille van Neck carillonneur de Hooren et Gerard van der Wit organiste d'Alckmar, furent trouvées parfaites de son et d'exécution.

(1) Janssen. Het klohkenspel.
(2) Janssen, loc. cit.
(3) Minutes du notaire Lodewycx.

Toutefois pour mettre toutes les cloches entièrement d'accord, doch om alle de clocken tot een irreprochabel accordt ende resonnantie le brenghen, il fut décidé que de Haze livrerait trois cloches supplémentaires qui devaient être soumises aux mêmes experts, et qui en cas de non-approbation seraient remplacées jusqu'à entière satisfaction. Il fut ensuite convenu que les frais de tous les transports incomberaient à la ville d'Alckmar, et qu'il serait payé au fondeur 26 sous par livre de poids d'Anvers.

Toutefois dans le cas où le magistrat aurait été satisfait du travail du fondeur, il devait lui offrir une gratification supplémentaire, dont le montant était laissé à son entière discrétion : een vereeringe die hy hier de Haze absolutelyck stelt ende laet aende diseretie vander gemetde heeren van Alckmaer.

Il est à remarquer que pendant qu'il travaillait pour l'exportation de Haze ne négligeait pas ses affaires de l'intérieur du pays, et à la même époque il lui fut donné d'enregistrer plusieurs commandes. Déjà dès 1674 il s'était mis à l'œuvre et l'année suivante il entreprit la livraison des cloches du carillon de Bruges. Ce carillon datait de 1502. Il était en mauvais état quand sa restauration fut confiée en 1675 à de Haze. Les cloches furent envoyées à Anvers ; la principale pesait 11.000 kilos, elle portait les armes du duc de Villa Hermosa qui en avait été le parrain et celles des bourgmestres Jean Baptiste de Yillegas et Jean Philippe van Boonem. Dès le 18 octobre de la même année le carillon restauré, fut remis en action.

Pour payer les frais du fondeur, les Métiers durent engager les rentes qu'ils possédaient sur les revenus du canal, du bassin et de l'écluse (1). La même année en vertu d'un contrat conclu avec les échevins et marguilliers du bourg et de la seigneurie de Tamise, il s'engagea le 15 août 1675 à reprendre la grosse cloche de l'église Saint-Amelberge (2).

La nouvelle cloche devait avoir le poids de l'ancienne en admettant toutefois une perte de cinq pour cent ; elle devait être achevée endéans le terme de deux mois. Le prix de cette opération fut fixé à 2 1/2 sous par livre. Néanmoins la quantité additionnelle devait être réglée au prix de 14 sous par livre ; le payement devait se faire moitié au comptant et moitié après l'achèvement de tout le travail.

L'ancienne cloche devait être livrée sans frais au domicile du fondeur ; ce dernier à son tour, devait transporter gratuitement la nouvelle cloche à bord du bateau de Tamise. De Haze restait responsable pendant quatre ans de tout accident qui surviendrait à la cloche elle-même, ou à sa sonorité.

Après achèvement de la tâche commandée, de Haze réclama le payement du prix convenu, mais les échevins refusèrent, prétextant que la somme convenue était trop élevée. Une enquête eut lieu et chaque partie cita des témoins venant affirmer les uns que le prix stipulé était raisonnable, les autres qu'il était trop élevé. Cette contestation ne fut pas la seule que de Haze eut à aplanir à cette époque. Il en eut une également avec le magistrat de Bruges.

(1) Jaerboeken van Brugge. Vol. II.
(2) Minutes du notaire Em. H. Perès. Voyez également notre brochure : La refonte de la grosse cloche de l'église de Tamise.

Nous avons vu il y a quelques instants qu'il avait restauré le carillon à cette dernière ville. Pour compléter cette œuvre, il avait également fondu un tambour de cuivre, seckere copere trommel. Il s'agit à toute évidence ici d'un de ces cylindres qui servaient aux carillons. Le magistrat de Bruges fil des difficultés pour en prendre livraison, prétextant la mauvaise exécution de l'ouvrage. C'est alors que de Haze eut recours à l'expertise de maître Nicolas van Roy, horloger de la ville de Gand, orlogiemaker der stadt van Gent, qui déclara que le cylindre à première vue pouvait sembler ne pas être conforme aux conditions du contrat, parce que sur l'un des côtés il y avait plusieurs bosses et trous, ce qui semblait nécessiter une refonte, mais qu'il n'était pas possible de fabriquer des cylindres en cuivre exempts de trous qui ne deviennent visibles qu'après que les pièces ont été polies au tour. L'expert ajoutait qu'il pouvait d'autant mieux certifier la chose, qu'il avait lui-même procédé à la fonte des cylindres de Gand et d'Ostende. Ces pièces après avoir été coulées étaient parfaitement lisses, mais ayant passé au tour, elles avaient été trouvées parsemées d'une grande quantité de trous. Il affirmait qu'il n'était pas possible d'éviter ces défauts sur les pièces de cuivre coulé, mais qu'ils peuvent parfaitement être dissimulés au moyen d'un peu de métal fondu, et dans ce cas il n'était plus possible de distinguer les défauts. Enfin l'expert gantois concluait en affirmant que le cylindre avait été coulé au moyen de métal de première qualité, ce qui était même une des causes du défaut qu'on lui reprochait, car plus la matière est pure, plus elle est susceptible d'éprouver les inconvénients reprochés.

C'est encore la même date de 1675 qui se trouve inscrite sur une petite cloche que Melchior de Haze livra à l'église Saint-Mathias à Maestricht. Plus tard, en 1695 Melchior de Haze avait entrepris de couler deux nouvelles cloches pour les églises de St-Jean à Molenbeeck et Sainte Catherine à Bruxelles. Le contrat avait été passé à Bruxelles le 3 octobre par les soins du notaire Judocus Verheylewegen en présence du curé Guillaume vanden Nesse et des marguilliers. Cet accord fut confirmé le 24 octobre 1695 à Anvers par devant le notaire Lodewycx.

Rappelons également que de Haze entreprit en date du 8 juin 1696 de refondre la cloche qui se trouvait dans la tour de l'église Saint-Rombaut à Malines et qui s'appelait Karel (1).

(1) Ick onders. Melchior De Haze conter-wardyn van syne majestydts munten binnen Antwerpen, bekenne aangenomen to hebben gelyck ick aenneme midts deze, te hergieten noch dit saisoen ofte voorders aenstaende winter ende te levereh in de waege van Antwerpen, die clocke met name Carel wesende de oude uer-clocke nu wegende omtrent de twelf duizent pont, op omtrent thien duysent, voor eenen stooter, ofte twee stuyvers en halve op ieder pond, ende noch vyf pond op ieder hondert voor locasie, belovende in de voors clocke te gieten den capitaelen toon, perfect accort met de grootste clocke van don beyaert, van meester Pieter Hemony, als wesende een octave leeger als de clocke voors, daerenboven noch in de selve te accorderen den bourdon, ofte leeghste octave, tot dies sal den ondeies. noch syne uyterste beste doen om in deselve clocke te accorderen de resterende consonnanten tot ses, indien het hem mogelyk wezen sal, waartoe hy is engagierende syn mannelijck woordt, in welcken gevalle de stadt van Mechelen haer is verbindende tot een eerstelycke herkentenisse ende courtoisie naer pruportie van de consonnanien die den onderges, de meer geseyde clocke sal hebben geaceordeert, weleke clocke soo sterck sal moeten syn om te luyden als omme te spelen, ende soo geproportionneert als sy naer de regels van raathesis ofte geometrie bchoort, to wesen, my des halven onderworpende aen het oordeel van meesters hun dies verstaende, belovende de selve goedt te houden jaer ende dagh naer de overleveringe, ende soo de selve geduerende den voors tydt quame te bersten, ick gehouden sal wesen op mynen eygen cost vuyt de selve stofle een ander op den selven toon te hergieten ofte het gelt dat ick soude ontvangen hebbe voor aerbeydts loon te restitueren. Ende gelyck de meer geseyde clock sal noodich hebben eenige vermengelinge, van andere spyse, root eoopor, ofte doergelycke soo sal den onderges, de selve daer in doen, mits hem worde betaelt naer advenante vanden prys courant van het selve coper. Actum Meclinie desen 8 juny 1696, eu was onderteekent Melchior de Haze.
Concordat cum originali quod attestor.
Joan. Frans. Peeters 1696
Rootboek n° 16 fol. 139.

L'ancienne cloche, malgré l'affirmation du contrat de refonte, pesait 13,992 livres ; la nouvelle n'en pesait plus que 10,000 environ. Le fondeur accomplit sa besogne avec un tel succès que le magistrat pour lui marquer sa satisfaction, décida en séance du 24 décembre 1096 de lui allouer à titre de gratification une somme de cent ducatons. Non content de cette largesse, la ville de Malines lui offrit encore une aiguière et un plat en argent (1).

Cette cloche qui est encore en usage aujourd'hui avait été mise d'accord avec celle du beffroi. Elle portait d'abord une inscription indiquant où elle avait vu le jour : MELCHIOR DE HAZE ME REFUDIT ANTVERPIAE ANNO DOMINI 1696.

De plus le fondeur reproduisit sur les flancs de la cloche l'inscription qui se trouvait sur l'ancienne :
DOEN DEN ARENT DE LELIE DEDE DROOGHEN RY PAVIEN,
DAER NAER HARDE SAEN WAS IK TE MECHELEN VOOR ALLER OOHGEN
GEGOTEN EN KARELE KERSTEN GHEDAEN
AQUILA CONCULCAVIT LILIUM

(1) Policyeboeh, n° 58, fol. 144 V°.
Op den 24 December 1696 is by resolutie van Myne Heeren wethouderen in pollicye vergaedert, gejont de somme van hondert Ducatons aen Sr Melchior De Haze carillion gieter binnen Antwerpen ter oorsaeeke dat de zelve soo wel hadde geluckt in het hergieten vand clocke Carel ende dat in conformiteyt van het contract aengaende het voors hergieten met den selven gemaeckt in date den 8 Juny 1696. Stadsrekening 1696-1697. Item betaelt Albertus Herry de somme van drye hondert twintigh guls thien stuyv. over ten dienste deser stadt ghemaecht en gelevert, een silveren lampet met eene schotel in april 1097 per ordonnantie en syne quittantie, voor eene recognitie aen den clockgieter De Haze ingevolge syn contract met deze stad aengegaen IIJC XX gul. X st.

La cloche fut placée sous la direction de de Haze et pour la faire monter dans la tour il fallut faire venir un outillage spécial de Bruges. Néanmoins l'opération réussit, et la cloche fut installée dans sa demeure aérienne après qu'elle eut été solennellement bénie par l'archiprêtre en novembre 1696. Le magistrat s'empressa alors d'acquitter le coût du travail ainsi que les frais divers occasionnés par la refonte de Karel (1).

(1) 1696-1097. Item betaelt Melchior de Haze cloekgieter de somme van acht hondert guls, op rekeninghe van het hergieten van de nieuwe clocke ten jare 1696 per ij billeten en syne quittantie VIIIJe guls. Item betaelt den selven Melchior de Haze de somme van vieren seventich guls, twelf stuyvers, een blanck, bij hem verschoten aen diversche arbeyders die gewerekt hebben aen de clocke en cenich drinck gelt, per ordonnantie en syne quittancie LXVIIIJ guls XIJ str. ix den. Item betaelt Joris Bosschaert de somme van eenentsestich guldens voor de huere van eenich gewant gecomen van Brugge tot het ophaelen van de nieuwe clock in 1696 per billet en syne quittancie LXIJ guls. Item betaelt den Heer Archpriester met syne assistenten de somme van dryentwintigh guls neghenthien stuyvers voor het wyden van de hergoten clocke Carel 9bre 1696 per ordonnantie XXIJ guls XIX str. Item betaelt aen de straetwagenaers de somme van dry guls voor het voeren van de clocke van aen de craen tot onder Sint-Rombauts thoren per ordonnantie IIJ guls. Item betaelt aen Cornelis van Winge de somme van tien guldens voer gebrocken te hebben op Sint-Rombauts thoren de onde clocke Carel genaempt in julio 1696 per syne quittancie X guls. Item betaelt aen diversche herbergiers de somme van vyftien guls negen stuyvers over diversche potion hier by hun getapt aen differente werklieden diegewerkt hehben aen de nieuwe clocke per vyf billetten en quittancien XV guls IX st. 1697-1698. Item betaelt Melchior de Haze de somme van vier hondert guldens op rekeninge van het hergieten van do nieuwe clocke Carel genoompt in junio 1696 per ordonnantie en syne quitancie IIJC guls. 1698-1699. Item betaelt Bonnejonne de somme van sesennegentigh guls over syne debvoiren en vaeatien gedaen tot Antwerpen tot het hergieten van de nieuwe clocken ton jare 1696 en 1697 per syne specificacie ordonnantie en syne quittancie XCVJ gl.

Le travail dont nous venons de donner les détails n'est pas le seul que Melchior de Haze ait exécuté pour l'église Saint-Rombaut à Malines. La tour du temple, parmi les nombreuses cloches qui y étaient appendues, en possédait encore une autre qui avait nom Magdalena. A force d'usage, elle avait été fendue, ce qui porta le magistrat en sa séance du 29 octobre 1696 de décider de la faire refondre. Dans ce but il s'adressa de nouveau au même fondeur, et le chargea de procéder à cette opération pour laquelle il lui abandonna le métal qui était resté disponible après la refonte de la cloche Karel. Dans les archives de Malines, le Resolieboek (n°77 fol. 47) a gardé trace de cette opération, dont les détails y sont longuement exposés (1).

(1) F. Stueuks. De toren van Sint Rombautskerk te Mechelen. De grootste Hoek op eene naer van deze stadt genaempt Carel, die gegoten hadde geweest ter... van de victorie behaelt by hoogsloffelycke memorie Keyser Carel den vyfden tegens Franciscus Primus Coninck van Vranekryek voor do stadt van Pavie ende geborsten geworden is, met geluyt te worden voer het uytvaert van Philippus den vierden, is hergoten geworden in de maend van October 1696 binnen de stadt van Antwerpen by seckeren Melchior de Haze, ende alsoo daer eenige spyse was overschietende, is in pollicye gheresolveert geweest vante laten gieten by den selven meester eene andere clocke voor den beyaert te weten Fx.
Actum 29 october 1696.

En vertu de cette décision Magdalena fut transportée à Anvers où elle fut refondue. Elle revint à Malines en novembre 1697 el elle y fut solennellement bénie par Philippe Baert, doyen du chapitre. Elle avait été ornée de l'inscription suivante: MELCHIOR DE HAZE ME FECIT ANTVERPIAE ANNO DOMINI 1697 (1).

(1) Stadsrekeningen 1697-1698.
Item betaalt de wed van den voor. De Haze en Jeronimo Godtr. Lenaerts de somme van vyfhonderd guldens en dat op de rekeninge van twee geleverde clocken per ordon de dato 12 april 1698 per quittancie van den voors Lenaers VC guls. Item betaelt den heere Domproost met syne assistenten, de somme van twee en twintieh guldens elf stuyvers eenen halven, over het wyden van de nieuwe clocke Maria Magdalena, per ordonnantie XXIJ gul. XI s. VI den. Item gerestitueert den bode Ayou de somme van derthien guldens by hem verschoten ten diensten dezer stadt aen de knechten, wylen Melchior de Haze voor die courtoisie in December 1697, per ordonnantie ende quittancie van syne huysvrouwe XIIJ guls. Item betaelt Pieter Gortebeeek de somme van sesse guldens vier stuyvers over de vracht van de clocke Maria Magdalena met syn schip van Antwerpen gebracht in novembris 1697, daer onder begrepen eenich overschot per billet ende syne quittancie VI guls. IIII st. Item betaelt Jeronimo Godfr. Lenaerts de somme van drye onderd guldens alnoch op voldoenighe vande bovengenoeinde clocken per ordonnant ie en syne quittancie IIII guls.

Pendant qu'il procédait à la restauration des cloches provenant des diverses églises de nos provinces, Melchior de Haze continuait toutefois à s'occuper des commandes qui lui venaient de l'étranger. C'est ainsi qu'il avait accepté de fondre pour compte du magistrat de la ville d'Utrecht, sept petites cloches qui devaient, sous le rapport de la tonalité, être d'accord avec une cloche envoyée par les édiles de la cité hollandaise. Cette concordance devait être reconnue officiellement. Celle tâche fut confiée à Nicolas Procureur, maître de chant, Jean Hille, organiste, et François de Wever, carillonneur de l'église Notre-Dame. Ceux-ci procédèrent à l'expérience requise le 8 décembre 1695, et se déclarèrent pleinement satisfaits, jugeant que de Haze avait entièrement rempli les conditions qui lui avaient été posées par le magistrat d'Utrecht. (1).

Comme nous l'avons vu plus haut, Melchior de Haze qui était né en juin 1632, avait épousé dans l'église Saint-Jacques à Anvers, le 25 octobre 1650, Anne Janssens van Dyck. Il mourut au mois d'octobre de l'année 1697 et fut enterré dans l'église cathédrale. Voici comment les comptes de Notre-Dame renseignent son décès en ajoutant qu'il habitait dans la paroisse Saint-Georges (2):
22 8ber 1697 Melchior de Haze uyt St.-Joris 8.4. Item. 1.4.

(1) Minutes du notaire Lodewycx.
(2) Archives de l'église Notre-Dame.

De son mariage. Melchior de Haze n'eut qu'un seul enfant : Marie Anne Elisabeth de Haze, baptisée en l'église Saint-Jacques, le 10 décembre 1658. Elle épousa à Anvers, en l'église Saint-Georges, le 11 avril 1684, Jérôme Godefroid Lenaerts. Cette union ne fut guère heureuse, car nous assistons dix ans plus tard à une enquête qui prouve la profonde désunion existant entre les époux. Les détails de cette instruction nous ont été conservés (1). Nous y lisons sous la date du 19 février 1694, que des témoins dignes de foi, déclarent s'être trouvés dans la maison de de Haze, quand son gendre vint y retrouver sa femme. Le soir, après que le jeune ménage se fut retiré dans ses appartements, une scène terrible éclata, et les voisins intervenant, trouvèrent la fille de de Haze pleurant et se plaignant que son mari l'eut maltraitée en l'accablant d'injures. Les témoins déclarent qu'ils ne comprennent rien à ces violences, attendu que la femme s'est toujours efforcée en tout à complaire à son mari. Les servantes du ménage interviennent également et déclarent sous la foi du serment que c'est la jalousie qui excitait Lenaerts et qui l'avait poussé à susciter à sa femme des difficultés imméritées, tandis que rien dans la conduite de cette dernière n'avait pu justifier les brutalités et les injures de son mari.

Nous avons cru bon de nous étendre un peu au sujet de la biographie de Melchior de Haze, les historiens qui s'en étaient occupés jusqu'ici n'ayant fourni sous ce rapport que des renseignements en grande partie erronés.

(1) Minutes du notaire Lodewycx.


Georges Du Méry / Joris Dumery.

CHAPITRE XXV.
GEORGES DUMERY.

Un autre fondeur dont l'atelier primitivement installé à Anvers fut d'une activité fort remarquable, fut Georges Dumery. Les auteurs qui se sont occupes de cet artiste le font naître à Anvers, (1) et racontent à l'envi que s'il s'adonnait à l'art de fondre des cloches, ce fut sur les conseils de son frère aîné, curé dans un village du diocèse d'Anvers, chez qui il habitait et qui lui reprochait son inactivité. Nous n'ajoutons pas grande foi à cette historiette qui nous paraît fort sujette à caution, mais nous devons dans tous les cas rectifier la première assertion. Si Georges Dumery fut Anversois, ce ne fut pas de naissance, mais par adoption. En effet les registres de bourgeoisie d'Anvers renseignent qu'en 1730 fut reçu bourgeois George du Mery, fondeur de cloches, né à Hooff. Voici la mention exacte de cette inscription : 1736 21 maert. George du Mery clockgieter, geboren van Hooff. Poortre gratis by apple coll. van 27 jan. 1736 (2).

(1) Annales de la Société d'Émulation. Bruges, tome III. 2e série. — Visschers. Geschiedenis van Saint-Andrieskerk, vol. II.
(2) Archives communales d'Anvers. Poortersboeken.

Quoique la manière dont le lieu de naissance de Dumery est orthographié dans les Poorters boeken pourrait faire croire que c'est à Hooff en Hollande ou en Flandre qu'il vit le jour, nous sommes porté à croire qu'il s'agit plutôt du village de Hoves, près d'Enghien.

Il avait épousé Marie De Hondt, fille d'un fondeur de cloches de Bois-le-Duc. Il est plus que probable que s'il exerça le même métier, c'est chez son beau-père qu'il l'apprit avant de se fixer à Anvers. Il y avait établi son atelier non loin du port, dans la rue au Sucre. C'est là que nous le trouvons le 2 décembre 1743 rédigeant son testament en même temps que sa femme. Dans cette pièce, « Georgius Du Mery Mr clockgieter ende Marie de Hondt ingesetenen deser stadt » laissent leurs biens au dernier survivant. Ils décident en même temps qu'ils seront enterrés dans le cimetière de l'église dans la paroisse de laquelle ils décéderaient. C'est au survivant qu'est laissé le soin de faire dire des messes de requiem. Cette pièce est signée tantwerpen ten woonhuyse vande testaturen gestaen int Suyckerstraet. (1)

Dumery devait à la même époque quitter notre ville pour se fixer en Flandre. Un incendie, allumé par le feu du ciel, avait en 1741 détruit le carillon de Bruges. L'ardeur des flammes fut si grande que le métal fondu des cloches tombant en pluie de feu vint s'abattre sur les voûte des salles basses, qui heureusement résistèrent et empêchèrent ainsi le désastre de prendre des proportions plus grandes encore. (2) Le magistrat de cette ville résolut de promptement réparer ce malheur et adressa un pressant appel à Dumery alîn d'obtenir qu'il consentit à fondre les nouvelles cloches et le cylindre du carillon. Le fondeur se rendit à Bruges accompagné de son beau-frère De Hondt, également fondeur.

(1) Archives communales. Minutes du notaire P. Gerardi.
(2) Jaerboeck van Buyck.

Ils furent magnifiquement reçus et logés dans une auberge de la Steen straet, qui portait pour enseigne Cogronge. Mais bientôt, Dumery écouta les propositions brillantes qui lui étaient faites par le magistrat de Bruges, et il résolut de s'établir définitivement dans cette ville où il obtint l'usage gratuit d'un atelier et d'une maison d'habitation situés au pied de l'ancien rempart de la Bouverie, aujourd'hui boulevard Conscience, entre les rues du Miroir et de la Cloche. Il s'y installa rapidement et se mit bientôt à l'œuvre. C'est le métal des anciennes cloches fondues qu'il employa pour la fabrication des nouvelles. S'il faut en croire certains chroniqueurs le peuple suivait avec anxiété le travail de fabrication, et le jour de la coulée des prières publiques furent dites dans l'église Saint-Sauveur pour la bonne réussite de l'opération.

Quoi qu'il en soit, celle-ci ne fut pas fort heureuse, les cloches furent fabriquées, mais le son en était si défectueux, qu'elles furent jugées complètement impropres à leur destination. On les envoya à Amsterdam où elles furent vendues.

On attribua cet échec à l'emploi du métal fondu provenant des anciennes cloches et qui devait nécessairement à la suite de l'incendie contenir des impuretés en grand nombre. Il fut donc résolu pour éviter cet inconvénient d'employer du métal tout neuf et récemment importé. Dumery sans perdre courage se remit donc à la besogne, n'employant que des métaux de première qualité ; il forma son alliage de trois quarts de cuivre rouge et d'un quart d'étain. Dans ces conditions il fondit quarante-sept cloches pesant ensemble 56166 livres ; dans le nombre il s'en trouvaient quelques-unes de remarquables, notamment celle qui était destinée à sonner les heures ; celle-ci pèse 11531 livres ; son diamètre est de 2m015. La grosse cloche, appelée cloche de triomphe, pèse environ 22000 livres, tandis que la plus petite, qui donne le la supérieur ne pèse que 12 livres.

Un jury fut constitué pour examiner les nouvelles cloches. Cette consultation fut pour Dumery un éclatant triomphe ; la supériorité de son travail cette fois s'imposa sans conteste. La perfection harmonique de ce carillon était telle que les journaux étrangers même enregistrèrent avec une évidente sympathie le succès du fondeur. Voici comment l'un d'eux, édité en Hollande, s'exprimait à cette occasion: « Le carillon et la belle tour du beffroi que la foudre avait détruits en 1741, sont rétablis à la grande satisfaction des habitants de Bruges. Le carillon a été coulé par le célèbre Georges Dumery. Les plus habiles connaisseurs, carillonneurs et fondeurs de cloches l'ont jugé plus artistiquement construit et plus riche en harmonie qu'aucun autre carillon en Europe. Ils ont porté le même jugement de la cloche de triomphe qui est sans pareille. » (1).

C'est le 22 février 1743 que les cloches furent traînées sur la Grand'place, et après avoir été suspendues dans un beffroi provisoire, essayées pour la première fois en présence de tout le peuple assemblé. Voici comment une chronique locale, le Jaerboeck van Buych, relate cet important événement :

Op den 22 february 1743 wiert gegoten de triomphe geseyt de H. Bloedklocke, do weleke was van een uytnemenden harmonieuse toon, dewelcke naer de marckt vervoert wiert, ende in het midden der selve in een belfort opgehangen wiort, voorts wierden noch 38 klocken gegoten synde voor het nieuw clockspel, in een stellinge boven de waterhalle gestolt alwaer mon daer op speelde op den 2 Sinxendagh voor den cersten mael, om dat den thooren noch niet in staet en was oui het selve aldaer te stellen.

(1) Annales de la Société d'Émulation du Bruges.

C'est à la suite de cette éclatante victoire artistique que le magistrat de Bruges offrit à Dumery l'usage à perpétuité de la fonderie dont déjà nous avons parlé, à condition toutefois que le bénéficiaire exerçât la profession de fondeur. Le succès qu'il remporta à Bruges ne fit pas oublier à Dumery le souci de ses intérêts. Il accepta les commandes qui de toutes parts affluaient, et fondit des cloches pour plusieurs localités de l'intérieur. Tel fut par exemple le cas pour l'église Saint-André, à Anvers. Les registres de cette paroisse nous apprennent, que le 9 février 1760 les marguilliers avaient chargé Dumery de fondre une cloche de 300 livres. Le prix en fut fixé à 3 1/2 sous par livre, et l'église prit à sa charge les frais de transport du métal jusqu'à Bruges et de la cloche de Bruges à Anvers (1).

(1) P. Visschers. Geschiedenis van St-Andrieskerk.
Op heden 9 feb. 1760 hebben de heeren kerkmeesters vande parochiale kercke van den H. Andreas, binnen Antwerpen, commissie gegeven aan d'heer Dumery van te gieten een kloeke van 300 pondt, salvo justo, het welck den gemelden hoer Dumery heeft aangenomen ter somme van 3 1/2 stuyvers pei pont, soo nochtans dat de vraght van het vervoeren der spyse der selve klock naer Brugge ende van het oversende der gemaeekte klocke naar Antwerpen, sal syn tot laste der voorscreven kerckmeesters laetende de verbeteringo aen syn goetduncken on voor de cotagie 5 par cte. Aldus gedaen binnen Antwerpen den 9 feb. 1700 ende was onderteekent Georgius Dumery.

Quatre mois plus tard cette cloche fut prête ; elle fut solennellement bénie le 6 juin par un délégué de l'évêque d'Anvers, et reçut le nom de Maria. La fabrique d'église dut en être fort satisfaite, car les comptes renseignent encore trois payements supplémentaires faits à Dumery. Outre le prix convenu, il reçut successivement 65 florins 4 sous, 6 florins et 4 florins 10 sous.

Le nombre de cloches qui sortirent de l'atelier de Dumery est colossal ; de 1757 à 1784, il coula 370 cloches, pesant ensemble 4,026,000 livres ! (1) Parmi cette quantité de productions, il y a lieu de signaler les cloches de Peruwelz, de la cathédrale d'Anvers, de Ste-Anne à Bruges, de Thielt, de Thourout, de l'abbaye de Cambron, de Notre-Dame à Courtrai, de Saint-Jacques à Anvers, etc.

Une mention spéciale est due aux diverses cloches que Dumery livra à l'église Saint-Nicolas à Enghien. (2) La grosse cloche de ce temple étant usée, les marguilliers résolurent de la faire refondre ; ils s'adressèrent à cet effet à Georges Dumery. La cloche fut descendue le 14 août 1754, et le 18 septembre de la même année, à onze heures du soir, elle passa par le creuset et en ressortit heureusement transformée. Cette opération eut lieu à Enghien même, sur les remparts de Sambre, vis-à-vis du Slangenhuys. Peu après elle fut solennellement bénie par le curé De Smet ; elle eut pour parrain le duc Charles d'Arenberg, qui lui donna le nom de Charles. Remontée dans la tour, elle fut mise en branle dès le 26 octobre. Son poids n'était que d'environ 600 livres.

(1) Annales de la Société d'Émulation de Bruges.
(2) Ernest Matthieu. Histoire d’Enghien.

Elle est ornée des armes d'Arenberg, d'un crucifix et de l'image de Saint-Nicolas ; elle porte de plus les inscriptions suivantes :
SALVOS FAC DOMINE OMNES AUDIENTES ME.
CAROLUS MIHI NOMEN.
PATRINUS CAROLUS DEI GRATIA DUX ARENBERGIAE S. R. I.
PRINCEPS DUX ARSCHOT ET CROY, CIVITATIS TERRAE
AC PATRICIATUS ANGIENSIS DOMINUS, &.
MATRINA MARIA LUDOVICA MARGARITA COMITISSA
A MARCA UXOR EIUS.
LUTRO SORTITIONIS HUIUS ECCLESIAE RENOVATA FUI.
GEORGIUS DU MERI ME FECIT ANGIAE ANNO MDCCLIV.

Dumery fut également appelé à refondre plusieurs cloches du carillon ainsi que les cadrans et le tambour. Pour toute cette besogne il reçut une somme de 1000 florins. Sur les principales de ces cloches peuvent se lire auprès de certains emblèmes, les inscriptions suivantes :
Patrini nobilissimi comes Augustinus de Hoefnaghe,
TOPARCHA DE SCHUTBOURG-HERLAER, GUBERNATOR CIVITATIS
ET TERRAE ANGLAE ET DOMINA MARIA DE LA MARLIERE THORICOURT.
LUCRO SORTITIONIS HUIUS ECCLESIAE ME FECIT BRUGIS GEORGIUS DU MERRI. ANNO MDCCLIV.
-
SUMUS NUMERO VIGINTI QUATUOR LUCRO SORTITIONIS HUIUS ECCLESIAE RENOVATAE.
FECIT NOS BRUGIS GEORGIUS DU MERY. ANNO MDCCLVI.
-
G. DU MERI ME FECIT BRUGIS. ANNO 1756.
-

Par suite d'une heureuse coïncidence ces cloches existent encore. Lors de la révolution française, grâce à l'appui du commissaire de la république, elles furent conservées « pour annoncer au peuple les victoires de la république. » C'est de cette manière qu'elles furent sauvées d'une destruction certaine.

Dumery ne se bornait pas à fondre seulement des cloches, il entreprit encore d'autres travaux d'art ; c'est ainsi qu'il coula les ornements d'une fontaine représentant un dauphin en bronze crachant de l'eau, et qui est endossée contie l'ancienne chapelle de Saint-Eloi, rue Maréchale à Bruges. Une autre fois nous voyons notre fondeur à l'œuvre, s'occupant d'un travail d'un genre tout particulier. Le magistrat de Malines avait renouvelé le tambour du carillon qui était placé entre quatre colonnes de fer. A la date du 2 mai 1734, il avait décidé d'entourer ces colonnes d'une enveloppe de cuivre coulé. Cette opération eut lieu à Bruges d'une manière fort solennelle en présence du magistrat, dont un des membres fut délégué pour allumer le feu du fourneau de fonte. En même temps Dumery avait été chargé de contrôler le tambour qui venait d'être livré (1).

(1) Comptes de Malines. Betaelt aan Georgius Du Mery aeht gulden als ontbonden synde vande Heeren wethouderen tot het examineeren van de trommele op den 28 January 1738 per ord. en quitt. VIIJ guls.

Georges Dumery mourut à Bruges dans un âge fort avancé, le 8 avril 1784. Il laissait un fils, nommé Guillaume, qui hérita des secrets paternels et continua à gérer la fonderie. Celui-ci coula un grand nombre de cloches et d'autres objets, principalement religieux, tels que lutrins, chandeliers, croix, etc. II mourut en 1795, laissant deux fils, Guillaume et Jacques. Ce dernier s'occupa plus spécialement de l'industrie paternelle, et après le rétablissement du culte, au commencement de ce siècle jusqu'en 1836, il livra à diverses églises du pays et de l'étranger de nombreuses cloches. Après sa mort, sa veuve, pendant quelque temps encore, dirigea la fonderie qui ne devait cependant pas tarder à perdre son importance, pour finir par devenir complètement inactive. La veuve de Jacques Dumery, mourut à Bruges le 21 novembre 1855.

C'est toujours dans l'ancien klokhuys, mis à la disposition de Georges Dumery par l'édilité brugeoise, que ses descendants continuèrent à exercer leur artistique industrie. Notons cependant qu'en l'an VIII les bâtiments furent provisoirement convertis en abattoir public. Toutefois cette situation ne fut que passagère, et bientôt la famille Dumery put rentrer en jouissance de l'ancienne fonderie. Jacques Dumery apporta à ce local d'assez importants changements et avait également amélioré la maison d'habitation. A sa mort, sa veuve obtint du Conseil communal, par décision du 22 juin 1839, l'autorisation de jouir des locaux sa vie durant, moyennant un loyer annuel de cinq francs, et à condition d'abandonner à la ville toutes les améliorations apportées aux bâtiments. Ce loyer fut régulièrement acquitté jusqu'au décès de la veuve de Jacques Dumery en 1855. La ville rentra ensuite en possession de ces locaux ; ils lurent démolis il y a quelques années. Il paraît qu'ils avaient entièrement gardé leur caractère ancien, et que la fonderie subsistait encore telle qu'elle avait été installée par Georges Dumery.

Aujourd'hui les descendants de Dumery existent encore nombreux à Bruges. Ont-ils conservé les secrets de fonte et les recettes que Dumery avait transmis à son fils et que celui-ci à son tour avait légués à ses descendants ? Nous l'ignorons. Mais par contre, grâce à nos renseignements on a pu retrouver les portraits de Georges Dumery et de sa femme qui étaient conservés dans sa famille. La ville de Bruges les a acquis pour son Musée archéologique, et c'est la reproduction de celui de l'ancien fondeur anversois que nous avons donné en tête de ce chapitre.

CHAPITRE XXVI.
GUILLAUME WITLOCKX.

Un des ouvriers les plus experts de l'atelier de Melchior de Haze, fut Guillaume Witlockx. Celui-ci s'établit bientôt à Anvers pour son propre compte. Son origine fut des plus singulières, et ce n'est qu'après avoir exercé les métiers les plus disparates qu'il finit par s'appliquer à celui de fondeur de cloches. Né dans la seigneurie de Bois-le-Duc, il commença par entrer au service de l'ancien échevin Van Uffelen où il resta pendant neuf ans comme domestique. Bientôt après il s'établit pour son propre compte et devint tourneur. Il se vante lui-même d'avoir extraordinairement réussi dans ce métier, et d'avoir fabriqué fort artistiquement de nombreux objets en ivoire, en écaille de tortue ou en corne : de konste vant drayen als andersins waer inne hij nu tegen- woordich soo wondere geavanceert is dat hij drayen ende maeken can alderhande rareteyten soo in hooren, schilpad, ivoir als in alle andere materie daer toe bequaem, etc. Bien plus, il s'adonna bientôt à la fabrication des instruments de musique, het maecken van aile musicale instrumenten, et là encore il devint si expert, que suivant ses dires, tous les amateurs s'adressaient à lui quand ils désiraient de nouveaux instruments de musique.

C'est pour exercer ce métier qu'il parcourut toute l'Europe visitant la France, l'Allemagne et d'autres pays encore. Il décida enfin de s'établir à Anvers, et il s'adressa alors au magistrat, lui demandant en vertu des ordonnances de 1679, d'être exempté du payement des droits d'entrée exigés de tous les nouveaux bourgeois, et de ne pas devoir servir dans la garde bourgeoise (1).

Bientôt il entra dans l'atelier de de Haze et ne s'occupa plus que de la fonte des cloches. Après la mort de son maître, il entreprit les mêmes affaires pour son propre compte. Un des principaux travaux qu'il exécuta fut la restauration du carillon d'Ath. Au commencement de l'année 1715 l'édilité de cette ville résolut de compléter l'ancien carillon de la tour de Saint-Julien. Les principales cloches avaient été fondues en 1482 par Me Henri de Malines, mais elles étaient devenues insuffisantes. C'est à Witlockx que le magistrat s'adressa, et les parties se mirent bientôt d'accord.

En vertu d'un contrat signé le 31 mai 1715, le fondeur s'engageait à refondre les deuxième et troisième cloches, et à livrer dix-huit nouvelles cloches formant une octave et demie. Les deux anciennes cloches D (la, ré) et E (la, mi dièze) pesaient respectivement 4384 et 3345 livres. Parmi les dix-huit nouvelles, deux étaient plus ou moins importantes, c'étaient G (sol, ré, ut) pesant 279 livres et G (sol, ré, ut dièze) d'un poids de 220 livres ; les six autres dans leur ensemble n'accusaient qu'un total de 1303 livres (2).

(1) Request boek 1696/97 F° 241 V°.
(2) La tour et le carillon de Saint-Julien à Ath par Emmanuel Jourdain.

Voici copie de ce contrat : 31 mai 1715. Messieurs du magistrat, à l'intervention des Sre Prêtre, Charlez et Jaques (?) Patte du conseil de cette ville, et suivant résolution de ce jour, sont convenus pour la fonte des deuxième et troisième cloche comme ausy pour une octave et demie des plus fines cloches du carillon, avec le Sr Guillaume Vitlockx, maître fondeur, dem(?) en Anvers, en la forme et manière suivante, scavoir que led Sr Vitlockx devra rendre les dittes deuxième et troisième cloches de tous conformes à la première et grosse cloche du clocher Saint Julien, en perfection, consonantes et de parfaict accord avec lade grosse, sonnantes C sol fa ut dans l'orgue ; pourquoy après relivrance et dire d'experts lui sera payé trois patars courant de la livre et cinq pour cent de la diminution du métail des anciennes cloches, et pour le nouveau métail qui pourra y estre adjoint luy sera payé dix huict patars de change, pour chacque livre compris la fonte. Et pour ce quy regarde le carillon, il sera obligé de faire une octave et demie composantes dix huict cloches des plus finnes, qu'il debvra rendre consonantes aux tons et accord de la première, deuxième et troisième grosses cloches, et les mettre dans leurs perfections, et après deue reliverance comme dessus, au dire d'experts, luy sera payé pour chacunne livres compris la fonte vingt, quattre patars argent de change. Sy debvra il le dit Vitlockx prendre touttes les anciennes cloches dud. carillon au prix de soixante florins argent de change du cent en diminution de ce qui luy sera deu.

Ayant été conditionné qu'au cas que les dittes cloches viendroient à estre touttes ou en partie cassées en dedans trois ans après qu'elles seront placées aud. clocher, qu'il sera obligé de les refondre de nouveau à ses frais et despens, et les rendre bonnes et aux tons consonantes corae dessus, sans pouvoir rien prétendre pour main d'oeuvre ou pour telle autre raison que se puisse être, en outre qu'il sera obligé de les rendre bonnes et parfaictes et en bon estat, au pied dud. clocher, et rester en ceste ville pour en diriger la pente sans pouvoir rien prétendre à cette occasion. Debvise que les fraix de voiture pour le transport et report, come ausy ceux des pentes seront à la charge de la ville, mais les périls de charge et descharge jusques au pied dud. clocher seront au risque dud. Vitlockx.

Lesquelles deuxième et troisième cloche il devra remettre en cette ville en dedans deux mois après que les anciennes luy seront livrées, et les petites pour le carillon en dedans cincq mois. Cito l'accomplissement des debvises et conditions cy dessus luy sera fournis le payement entier de la présente convention. A tout quoy les parties se sont respectivement obligées sur XX s. Tourn. de peine avec serment de loyauté in forma, presens les féodaux d'Haynau soubsigné. Le tout passé en présence de Monsieur Jacque André Cobbe quy at eu la bonté de venir avc ledit Vitlockx pour luy servir de truchement. sig. G. Vilhockx, N. G. Charlez, A. dela Motte, J. B. Dumont, C. P. Meurez, R. Charlez, J. Ph,M Patté, Jac. André Cobbe loco interprétis, Jean Baptiste Simon, Joseph Sermet.

C'est le 3 juillet que les deux anciennes cloches furent chargées sur le bateau de Pierre Demoeuldre, maître batelier d'Ath, pour être conduites à Anvers ; c'est le même intermédiaire qui s'engageait à ramener les nouvelles cloches quand elles seraient achevées. Le contrat intervenu à cet égard était conçu comme suit : 3 Juillet 1715. Messieurs du magistrat d'Ath, tels que les Sre Nicolas Gille Charlez, Antoine Dela Motte, J. B. Deglarges, J. B. Dumont, Charles Philippe Meuret, sont convenu avec Pierre Demoeuldre, Me batelier en cette ville, pour le transport du metail des deuxième et troisième cloche de Saint-Julien, en la manière suivante, scavoir que pour le transport dud. métail en Anvers, dont le poids est de sept mille huit cents cinquante cincq livres, il aura quatre livres de gros, et pareile somme pour le report des deux cloches, parmy laquelle somme il est obligé de répondre dud. metail, et renseigner pareil poid que desus en Anvers, au Sr Vitlockx, Me fondeur, duquel il devra rapporter certificat de luy avoir délivré lesdites sept, mille huit cents cinquante cincq livres, ainsy qu'ils luy ont esté livré ce jourd'huy et qu'il cognait par cette avoir reçu, et qu'il a chargé sur son dit bateau, conditionné que lorsqu'il rapportera les cloches, que les droits des francqs bateliers d'Anvers, qui est de six patars au cent ne serons à sa charge, mais qu'il luy serons restitué par la ville, au cas que Mesrs du magistrat ne puissent en obtenir l'exemption de Mesrs d'Anvers, et à l'égard des droits de comptoir, s'il y en a, soit sur les chemins ou ailleurs il ne seronts ausy à la charge dud. battelier. A tout quoy et au renseignement dudit métal il s'est obligé, sur XL sols Tournois de peisne, presens les feodaux d'Haynau sousignés. (sig.) Pieter de Muylder - J. B. Simon, Joseph Sermet 1715.

L'année suivante les cloches commandées furent livrées et placées dans la tour. Elles furent essayées le 29 juin 1716, et au grand ennui du fondeur, il fut constaté qu'il existait une dissonnance d'un demi-ton entre l'ancien et le nouveau jeu du carillon. Pour obtenir une consonnance parfaite, Witlockx proposa au magistrat de conserver les nouvelles cloches et de refondre les quatre anciennes. Cette proposition fut acceptée, et le 1 juillet 1716 un nouveau contrat fut conclu entre les deux parties en vertu duquel il était stipulé que le fondeur livrerait une octave et demie composée de seize cloches au lieu de quatorze, et que toutes elles devaient être aussi parfaites que possible et de consonnance irréprochable avec la 1e, la 2e et la 3e.

Le contrat relatif à cet objet était conçu comme suit :
Du 4 juillet 1710.

Messieurs du magistrat, à l'intervention des commis du conseil soubsignés, suivant résolution de ce jour, sont encore convenus avec le Sr Guillaume Vitlockx pour une nouvelle octave et demy de seize cloches pour rendre leur carillon complet, aux mesmes charges de perfections et consonances reprises dans le contract passé entre les comparans le 31 may 1715, sauf que pour icelles cloches luy sera seulement pavé pour tout dix neuf patars de change de la livre, en diminution de quoy il debvra reprendre touttes les anciennes au prix de soixante florins argent de change du cent. Sy sera obligé ledit Vitlockx remettre à tous les deuxième et troisième cloches qu'il a fondus et les rendre à ses frais consonnantes, conformément aux debvises de son contrat cy mentionné, lequel contract sera suivis en tous ses points tant pour les cloches faites que pour celles à faire et le payement sera furnis au Sr Vitlockx en dedans un mois après la relivrance, laquelle relivrance debvra estre achevée avant Pasques de l'année prochaine. A tout quoy les parties se sont respectivement obligées sur XX. s. T. de peine, avec serment in forma, p(?) les feodaux d'Haynnau soubsignés, ce 4e jullet 1710. (Sig.) J. B.-F.-Mahieu de Warelles, J. H. de Baralle, Guill. Vitlockx, Ch. Ducorron, F. Dumortier, N. Charlez, J. Ph. Patté, François Dumonceau, J. P. Aulent.

Comme précédemment- le magistrat conclut en même temps un accord avec un maître batelier, Bartholomé Du Fief, dans le but d'obtenir le transport à Anvers des cloches qui devaient être refondues ; la garantie du batelier fut expressément fixée dans cet acte dont voici copie :

21 novembre 1710.
Le nommé Bartholomé Du Fief, Me batelier en cette ville, est convenu avecq Messieurs du Magistrat pour le transport des cloches qu'on veut envoyer au Sr Witlockx en Anvers pour y être fondues, en la manière suivante, scavoir que pour le transport des dites cloches à faire entre les mains et à la maison du predit Sr Witlockx, exempt de tous frais, il aurait cincq patars du cent, à payer sur le pied des billets du poid de cette ville, où les des cloches seront pesées avant leur départ, et pareils cincq patars du cent pour le ramenage et transport des desdites cloches d'Anvers en celte ville, et parmy le dit salaire il serat obligé de répondre desdites floches et de livrer pareilles les mesmes cloches et mesmes poid ès mains du Sr Witlockx on Anvers qui luy aurat icy esté livré et devrat de ce apporter certificat et un reçu dudit Mre fondeur Witlockx de lui avoir délivré lesdites cloches du poid mentionné ainsy qu'il luy auront esté icy livré et qu'il cognoit avoir eus pour charger sur son bateau. Les droits de comptoir s'il y en avoit, come aussy des francqs bateliers en Anvers, se debvront aussy payer par luy, mais debveront luy estre restitués par la ville, à moins que par acts et certificats ils n'en puissent obtenir l'exemption. A tout quoy et au renseignement desdites cloches et poid du metail il s'est obligé sa personne et biens sur qua- rante Sols T. de peine, p(?) les feodaux d'Haynau soubsignés avec serment in forma. Joseph Sermet - L. Jourdin - de Bartholomé Du Fief - Jean François Vigneron – 1716.

Certes le succès répondit à l'attente du fondeur, et les cloches qu'il livra furent acceptées avec enthousiasme par le magistrat ; toutefois il y a lieu de remarquer qu'à partir de cette époque le carillon de la tour de Saint-Julien à Ath fut composé de trente-six cloches sans compter le bourdon.

En 1697 la ville fut prise par les troupes françaises, commandées par Calinat. Suivant l'usage de l'époque il fallut pour conserver les cloches les racheter moyennant une indemnité de 6000 florins. Malgré ce sacrifice, quelques années plus tard, en 1745, sous le règne de Louis XV le comte de Clermont Galerand s'empara encore une fois des cloches d'Ath. Les habitants eurent recours au comte d'Eu, grand maître et capitaine général de l'artillerie de France, et firent valoir leurs motifs d'exemption. Ces raisons furent trouvées convaincantes, et le 9 octobre, un accord fut signé avec le major de Loyauté, de l'artillerie du roi en Flandres, chargé et ayant pouvoir de son altesse serenessime de prendre possession des cloches, cuivres, étains et tous métaux propres aux fontes &c.,en vertu duquel ce fonctionnaire déclara que moyennant un nouveau payement de 9000 ??? en espèces il renonçait, au droit d'appartenances de touttes cloches et autres métaux propres aux fontes.

A la fin du siècle passé la révolution française devait naturellement revendiquer le métal des cloches pour être employé à la fabrication de canons ou de monnaie. Le magistrat protesta, et voulut surtout sauver le carillon, faisant observer aux spoliateurs que rétablissement de ce carillon appartenant à la commune, a été d'inspirer aux citoyens la joie à laquelle ils sont invités de prendre part dans les fêtes publiques. De plus, pour faire disparaître toute appréhension, il ajoutait que l'on se servirait du carillon principalement pour les fêles de l’Etre suprême, de la liaison et des victoires de la république.

Ce plaidoyer eut le don de convaincre le commissaire civil de la république ; les cloches d'Ath étaient sauvées. Mais la fureur des éléments devait bientôt leur causer d'irréparables dommages. Le 10 avril 1717 un violent orage éclatait, et la foudre tombant sur la tour, y mit le feu et la réduisit en cendres ; toutes les cloches furent détruites. Ainsi disparut l'œuvre du fondeur Witlockx dont nous venons de narrer l'histoire ; les nouvelles cloches qui actuellement existent encore sont l'œuvre de van den Gheyn, le fondeur louvaniste.

Mais ce ne fut pas à Ath seule que Witlockx eut à livrer des cloches En 1718 il fondit pour la ville de Bruges une cloche pesant 21.000 livres ; celle-ci fut embarquée le 24 novembre dans un bateau qui devait la transporter dans cette ville. Voici comment s'exprime à ce sujet un chroniqueur local :

Op 24 novembris 1718 is op Croonenborg kaey een clockscheep gedaen voor de stadt van Brugge wegende 21 duysent pondt gegote door Guilliame Witlockx.

Un peu plus tard, en 1722, c'est à l'église des Dominicains qu'il fournit une cloche. Enfin en 1730, il fond pour la cathédrale d'Anvers la cloche de retraite et, particularité curieuse, il imprima sur l'airain sacré son portrait qu'il signa : GUILIELMUS WITLOCKX - CLOCK. EN BEYAERT GIETER T' ANTWERPEN.

Witlockx, à un moment donné, séduit sans doute par les avantages matériels qui lui étaient offerts, quitta Anvers, pour s'établir en 1723 à Malines, où il fut nommé directeur de la célèbre fonderie de cette ville.

Lorsqu'il travaillait encore en notre ville, il s'était attaché comme associé un Anversois, dont la carrière avait été presque aussi accidentée que la sienne. Jacques André Cobbé, que nous avons vu accompagner Witlockx à Ath à titre d'interprète, avait fait ses études de droit et s'était établi d'abord comme avocat ; plus tard, après avoir rempli l'office de greffier de la Monnaie royale d'Anvers, il ob- tint la place de lieutenant général d'artillerie au service de l'empereur et devint gouverneur et commandant au nom du même souverain de l'établissement colonial du Bengal. A
la fin de sa carrière il fut encore créé libre baron et comte de Burlack en Moldavie. Il mourut loin de sa patrie, car c'est au Bengal qu'il termina ses jours et qu'il fut enterré (1).

(1) Alph. Goovaerts. Les fondeurs d'artillerie.

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