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Tchorski
Les cloches de Bossière (1/3)

 

Cette page est un documentaire sur les cloches de Bossière, un hameau de l’entité de Gembloux. Un tout grand merci à monsieur Jean Ramaekers pour l’invitation, merci aussi à Bernard Naniot pour l’accueil. Avec l'aide précieuse de Bernard Sébille pour les photos et le filmage. Corrections : Abbé Xavier Van Cauwenbergh.

Le clocher contient actuellement trois cloches, une Peter Vanden Ghein de 1538, deux Georges II Slégers de 1954. Par le passé, il y eut d’autres cloches, qui furent victimes des enlèvements de guerre en 1943 : une Louis Binamé de 1804, une Andreas Vanden Gheyn de 1822. Ces cloches ne sont pas revenues des enlèvements. Nous reviendrons sur leur histoire par la suite. Pour la biographie des Vanden Gheyn, ce lien,
pour la biographie de Binamé, ce lien, et pour la biographie des Causard/Slégers, ce lien.

La Peter Vanden Ghein est un instrument exceptionnel. Cette cloche date de 1538. Elle est réputée provenir de l'abbaye de Floreffe. La provenance de Floreffe n’est pas certifiée, mais cela semble véridique. Cette vente s'est effectuée en 1817. Cette cloche historique n'est pas un record d'ancienneté, mais elle est un très rare représentant du premier des Vanden Ghein. C'est donc une cloche importante en matière de rareté.

Elle a un diamètre de 130 cm pour une tangentielle de 110 cm. Elle pèse 3215 livres, soit 1607 kg. Elle possède pour inscription : Benedicta sit sancta trinitas, Pater, Filius et Spiritus Sanctus. Benedicta vovor. 1538. Ama nescri. Nous pouvons traduire cette dédicace par les termes suivants : Bénie soit la Sainte-Trinité, Père, Fils et Esprit Saint. Je m'appelle Benoîte, 1538, j'aime à être inconnue. La typo utilisée pour la dédicace est assez particulière, elle ne fait pas appel à des matrices connues ailleurs. Le terme Ama nescri pose de gros problèmes, comme le dit Jean Ramaekers. Il s'agirait probablement de "Ama nesciri", aime à être inconnue.

Elle a pour décor une riche ornementation assez peu connue pour les Vanden Gheyn (et Ghein). Les rinceaux au cerveau sont une acanthe. Elle est de type renaissance, c'est-à-dire très enroulée et molle. En panse, des médaillons : une vierge à l'enfant, l'adoration des mages, une représentation de Dieu Trinitaire, les armoiries d'une abbesse de Moustier-Sur-Sambre (?, d'après littérature). Les anses sont décorées finement, avec un relief assez léger. D'après Xavier Van Cauwenbergh, l'un des médaillons est une représentation de Dieu Trinitaire. Il tient dans ses mains la croix du Christ et normalement l'Esprit-Saint est au-dessus. Cette figure peut être confondue avec celle d'un évêque.

Les médaillons sont d'une qualité toute exceptionnelle (Dieu Trinitaire notamment). On voit en ces réalisations ce qu'est un meester. Mazette, ce n'est pas rien.

La première question qui se pose, une Peter I ou une Peter II ? La différentiation se fait de manière relativement limpide sur la datation, mais cela reste tout de même assez difficile, vu que les périodes d’activité ne sont pas forcément connues avec grande exactitude, il peut y avoir des débordements, comme nous avons rencontré le cas avec Roch Grongnart. Plusieurs indices nous font penser que c’est une Peter I :
- Le fait qu’elle soit signée Peeter au lieu de Petrus, ce dernier plus fréquemment utilisé par Peter II, et Peeter utilisé par Peter IV (ici anachronique de 100 ans). La dénomination « Peter » sans les deux E ne serait pas utilisée en épigraphie par Peter I.
- La date, assez précoce pour la dynastie.
- La signature Ghein au lieu de Gheyn, qui est dans la dynastie le signe d’un instrument fort précoce.
- Le dictionnaire des facteurs d’instruments de musique l’enregistre en Peter I.

Ces indices concordants, laissant penser qu’il s’agit d’une Peter I, sont le signe qu’il s’agit d’une cloche exceptionnelle. En effet, il est enregistré un nombre extrêmement faible de ces cloches actuellement. De plus, certains autres enregistrements attribués à Peter I peuvent laisser planer quelques doutes sur l’authentification, il est envisageable qu’ils soient des Peter II. Une cloche précieuse donc… Nous allons très longuement passer son épigraphie en revue dans ces pages.

Les deuxième et troisième cloches sont des Slégers, qui proviennent des « dommages de guerre ». Ce sont des cloches qui ont été fondues en 1954, afin de remplacer les deux instruments volés en 1943 par les Allemands. Elles pèsent 667 et 560 kg. Ces deux Slégers sont identiques dans leur épigraphie. Elles ont une très-très longue dédicace en panse. Cela en fait donc des cloches richement ornées. La typo est celle typique de G2.Slégers. On y trouve une figure de vierge très bien réalisée.

La longue dédicace sur les panses est la suivante : En l'année mariale 1954 - En la fête de l'Assomption de la Très Sainte Vierge - Son excellence André-Marie vingt-septième évêque de Namur - Nous a consacrées au service de Dieu et des fidèles - Je remplace ma soeur consacrée en 1822 - Je suis dédiée à N-D de Bossière - Mon parrain : le Comte CH. de Romrée - Ma marraine : Mme Albert Hue ~ Je remplace ma soeur consacrée en 1804 - Je suis dédiée à Saint-Pierre - J'appartiens à la communauté de Bossière - Mon parrain : Mr John Nieuwenhuys - Ma marraine : Mme Jean Naniot. Mes petites Marraines - Mes Petits Parrains - CH. Crassinis. CH. Marion. B. Debelle. M. Schmitz. G. Dury. M-R. Marlier. J. Delaitte. L. Tonglet. Ch. Hue. F. Tireur. M. Seulin. - Monsieur le curé Norbert Kaisin. Monsieur le bourgmestre Jean Brichard. Ces dédicaces ont été concaténées pour la facilité de lecture.


La volée de la cloche historique.

Deux cloches ont été, comme évoqué, déposées en 1943.
La Louis Binamé, dont nous donnons photographie en page 3, datait de 1804. Elle était richement décorée, comme ce fut le cas pour le faible nombre d’instruments connus de ce fondeur. Ce fut une cloche de valeur d’un point de vue campanaire vu sa rareté au jour d’aujourd’hui… La seconde cloche, réalisée par Andreas Van Aerschodt, répond à une certaine standardisation. De bonne qualité musicale, cet instrument s’avérait par contre être moins rare.

Vous pouvez écouter chacune des cloches présentes en clocher ci-dessous (note au coup) :


Vous pouvez écouter la volée ci-dessous (tintement de 3 heures et volée) :

Nous donnons les analyses acoustiques suivantes de ces trois cloches :
CL1
Hum : 164 Hz. Prime : 332 Hz. Tierce : 395 Hz. Quint : 483 Hz. Nominal : 649 Hz. Superquint : 963 Hz. Oct. Nom. 1318 Hz. Note : E(1)+12. Nombre d’harmoniques détectées : 16. C'est une cloche franche et équilibrée.
CL2
Hum : 179 Hz. Prime : 367 Hz. Tierce : 429 Hz. Quint : 554 Hz. Nominal : 720 Hz. Superquint : 1079 Hz. Oct. Nom. 1494 Hz. Note : F#(1)-11. Nombre d’harmoniques détectées : 20. C'est une cloche franche et longue en durée.
CL3
Hum : 208 Hz. Prime : 426 Hz. Tierce : 493 Hz. Quint : 646 Hz. Nominal : 823 Hz. Superquint : 1230 Hz. Oct. Nom. 1698 Hz. Note : Ab(1)+44. Nombre d’harmoniques détectées : 21. C'est une cloche dont il est difficile de déterminer la note.

C'est donc un accord mi1 - fa#1 - lab1.

La cloche Vanden Ghein possède un problème de suspension. En effet, elle penche, elle est déséquilibrée. Cela entraine inévitablement qu'elle frappe plus fort d'un côté que de l'autre. Ce n'est pas du lancé franc donc ce n'est pas très grave, mais en fin de volée, on voit quand même le battant rebondir, ce qui est le signe que ça va trop fort. Sur place, mais rarement dans l'enregistrement, on entend une fois ou deux : bam-bam, deux coups au lieu d'un. Le système de volée est rétro-mitigé et ça ne plait pas à certaines personnes ! C'est une cloche au très fort équilibrage. Toutes les cloches ne peuvent pas être en lancé franc, ce d'autant plus que nous avons ici une cloche historique. Elle est grattée en deux endroits à l'intérieur de la panse. C'est comme buriné et c'est étrange. Le rétro-mitigé, outre qu'il n'est pas le meilleur système de volée, a au moins l'avantage de préserver la cloche de fêlure.

Nous allons maintenant monter au clocher...

Bibliographie
- Bernard Naniot, les cloches et l'horloge de l'église de Bossière. Fonds d'histoire locale. 09/2010.

- Dictionnaire des facteurs d'instruments de musique, Malou Haine.


L'église depuis la place.


La tour est romane.


La nef de cette belle église. Nous allons à présent monter au clocher.

La Peeter Vanden Ghein


Vue générale de l'instrument. Cette photo permet de bien apprécier quelle est
la situation de déséquilibre, notamment au volant.


De l'autre côté. On voit bien que le joug est fendu. Ceci étant, ce n'est pas grave.


Vue d'ensemble de la robe.


Nous voici parti pour une longue entrevue ! Nous allons regarder toute l'épigraphie.


Peeter Vanden Ghein me fecit, c'était encore du temps ou Gheyn s'écrivait Ghein.


Les séparateurs sont des fleurs de lys.


Dieu Trinitaire.


L'entièreté de la face dite 'avant'.


La typo n'est pas du tout fréquente pour les Vanden Gheyn.


Détail sur Dieu Trinitaire. Cette figure est exceptionnelle.


Serait-ce un blason d'évêque ? Cela semble peu probable vu qu'il n'y a pas de glands. La devise placée autour est "Ama Nesciri", ce qu'on pourrait traduire par j'aime à être inconnu. On pourrait penser que ce sont les armoiries de Floreffe ou de Moustier-Sur-Sambre, mais ça ne correspond pas. La littérature relève qu'il s'agit des armoiries d'une abesse à Moustier. Or, il n'y a ni la crosse ni le velum. Donc...

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