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L'abbaye de Saint-Martin Aux Bois (1/10)


L'abbaye dans le passé.

Ce documentaire est une exploration campanaire de l'abbaye de Saint-Martin Aux Bois, une petite commune dans l'Oise (France) près de Compiegne. Des cloches Cavillier un peu dures d'accès méritaient une investigation, ce qui fut fait ! Un très grand merci à Vivien Rougemont pour l'invitation. Merci à Philippe Stoeckel et Bernard Thiou pour l’accueil ainsi que pour les explications.
La moitié des photos a été réalisée par Sandy De Wilde.

La partie basse

L'abbaye a été fondée au Xème siècle par des chanoines réguliers de l'ordre de Saint-Augustin (ce sont les seuls à porter une robe noire). La construction de l'abbatiale en tant que tel a démarré en 1260, probablement durant l'abbatiat de Hugues De Rouvillers. Les saccages et destructions ne tarderont guère, puisqu'on relève des évènements majeurs durant la guerre de Cent Ans, puis ensuite en 1445. Les rénovations arriveront rapidement, bien que les dégâts recensés aux toitures aient été importants. La partie basse est relativement inchangée depuis la fin du XVème siècle. Il est difficile à dire si l'édifice est inachevé, ou si les dégâts de 1465 furent plus importants que la toiture seule. Ce qui est certain, c'est que le portail donne une franche impression de 'temporaire définitif'.

L'intérieur de cette abbaye, c'est avant tout une haute nef, éclairée par d'immenses verrières colorées à la grisaille. L'espace de l'abbaye est très lumineux. Le fenestrage de l'abside donne une impression de légèreté à l'ensemble. Les vitraux, médiévaux et à tracés géométriques, rythment l'espace intérieur, surtout le chœur. Par cet afflux de lumière, le lieu devient joyeux, avec des couleurs changeantes selon les heures de la journée. Cette abbaye n'est plus en cours d'utilisation actuellement, mais des visites sont possibles sur demande auprès de l'association Stalles de Picardie, les dimanches des mois de juillet et août. L'architecture intérieure est sobre. Les collatéraux sont relativement étroits, marqués par des colonnes imposantes à chapiteaux végétaux. A l'extérieur, des arcs boutants fort présents contreventent un chevet très marqué par les verrières. Une certaine étroitesse des lieux ressort sur le chevet, tandis qu’à l’intérieur, les volumes sont plus amples. L'absence de transept (église inachevée ?) est marquante à ce titre.

On trouve dans cette nef des stalles très intéressantes, elles provoquent un grand enthousiasme et font l'objet de je ne sais combien de sujets de relevés patrimoniaux, sans pour autant que des inventaires récents ne les documentent. Elles sont d'un détail superbe. On notera la présence d'un statuaire très développé dans les appuie-mains, représentant des éléments religieux, mais aussi un bestiaire. Les appuie-main sont les sculptures à forme arrondie, qui permettaient aux chanoines de poser leurs mains quand ils étaient assis. Ces 28 stalles ont été construites au début de l'abbatiat de Guy De Baudreuil, elles en portent d'ailleurs le blason, à deux fasces avec trois coeurs, brochant sur le tout. Dans les miséricordes de stalles, on observe une diversité de figurations assez époustouflantes, des scènes de vie fantaisistes, voire même un bestiaire rocambolesque Dans le plus amusant, on relève : Dieu et un démon qui terminent de sculpter une statue de femme, une religieuse qui scie en deux le diable, deux ours dansant et un troisième qui joue de la clarinette, un homme qui se bat avec un animal à longues oreilles, assez probablement un lièvre géant ! Cet homme est terrassé par l'animal. Ces stalles sont à de nombreux points de vue exceptionnelles. On remarquera (voir bibliographie, Philippe Stoeckel) que ces miséricordes sont toutes ou presque des illustrations de proverbes médiévaux. Pour le dernier, c’est par exemple ‘couard à en avoir peur d'un lièvre’.

A noter que de nombreux animaux jouent de la musique, dont une truie jouant de la cornemuse ! Cette représentation permettait peut-être de distinguer la musique religieuse, destinée aux chanoines, de la musique profane, vouée aux divertissements et joués par des animaux. Ce qui est certain, c'est que les représentations des instruments médiévaux (vielle à roue, bombarde), sont très soignées, malgré l'usure inévitable. Ces stalles pourraient être l'oeuvre de Pierre Samyon, ou l'un de ses fils.

La miséricorde campanaire

Cette miséricorde est une constitution de toute pièce datant de 2002. Plusieurs stalles ont été rénovées. Afin de remplacer des éléments manquants, plusieurs miséricordes ont été nouvellement constituées. La miséricorde campanaire en fait partie. Le concepteur a souhaité illustrer le proverbe médiéval : boire à tire la Rigault. Ce proverbe se réfère à la cloche La Rigault, de la cathédrale de Rouen, commandée par l’archevêque Odon Rigault au XIIIème siècle (nota : apparemment inconnue en Recif). Il semblerait d’après les textes, ou éventuellement la légende, que cette cloche était d’une dimension importante. Les sonneurs devaient donc développer de grands efforts pour la lancer en volée, d’où l’expression. Il devint usage de comparer ceux qui buvaient beaucoup aux sonneurs chargés de tirer la Rigault. Les orthographes largement répandues L’arigot, Larigo, La Rigot, sont fausses.

La scène représente un sonneur de cloche en action, et une cloche. La représentation de la cloche n’appelle pas de remarque, on y reconnait – ou plutôt devine, car la représentation est symbolique – une cloche assez classique, le sculpteur a probablement simplifié une cloche XXème siècle. Le sonneur fait partir cette cloche en volée. On voit qu’il aide à la pousser avec son pied, ce qui préfigure tout de même une certaine lourdeur, afin de symboliser on le suppose la Rigault. Le sculpteur a représenté deux lignes de rinceaux symboliques, une au cerveau, une à la pince. La cloche possède un angle de fourniture et une forme assez conventionnels par rapport à ce que nous connaissons de nos jours. Il est figuré un battant, assez grand. L’instrument n’a rien à voir avec une Rigault de 18 à 20 tonnes supposées. Cependant, on le comprend bien, c’est de la figuration.

Notons qu’il est très dommage, ainsi que pour les nouvelles miséricordes, que la date 2002 ne soit pas clairement mentionnée. Cela peut induire en erreur une personne qui observerait les stalles sans explication complémentaire. Notons aussi que sur internet, à propos de La Rigault, tout le monde recopie la même chose, comme une dépêche AFP, sans la moindre once d’originalité et sans citer les sources. En dernier lieu, il est dommage que le nom de l’auteur soit quasiment introuvable, non mentionné à côté des stalles, et qu’il ne soit pas décrit qu’il a donné ces travaux. L’information est aussi importante que l’objet, finalement.

La partie haute

Cette abbaye ne possède pas de clocher au sens courant du terme, il y a une salle de cloches mais il n'y a pas de flèche. Cela donne une impression de sobriété. Cette tour était par contre couverte au portail, au moins jusqu'en 1569, d'un clocheton à deux étages, semblant ardoisé, avec quatre ouïes à chaque étage, possédant quatre abat son chacun (Jean Gourbeix, lithographie de la façade ouest). Aujourd'hui, deux tours existent au portail, percée de quatre ouïes à sept abat son. Celle de gauche est fonctionnelle, celle de droite semble avoir été profondément remaniée. Le fait que ces tours ne dépassent pas du vaisseau donnent l'impression d'une demi-église au milieu d'un océan de blé. Ces tours seraient, d'après Emmanuel Woilez, postérieures à l'incendie de 1445. La charpente est difficilement visitable et la toiture est très abîmée. En cause, il semblerait que des travaux mal exécutés quelques années auparavant soient le résultat de pas mal de laxisme. Certains pans sont en fort mauvais état, il y a même un pan de couverture de la tour des cloches qui est quasiment défait.

Le campanaire

En 1669, le clocher possédait plusieurs cloches, sans qu'il soit possible de déterminer combien ni leur poids. Citation sur la question : Le chapitre, engagé dans la voie de la réforme, pousse le zèle assez loin, puisqu'il délibère, en 1669, à propos de « l'ordre de la sonnerie des cloches », pour remédier à la confusion et au dérèglement qui s'étaient introduits depuis plusieurs années « tant à cause du changement des religieux que des sonneurs, lesquels n'avaient plus d'autre règle pour sonner que leur propre volonté et leur inclination particulière ».

En 1790, le clocher contenait 8 cloches. Citation sur la question : S'étant alors transportés dans l'église et la sacristie, ils y constatent que ladite église consiste : (...) Item une lampe de cuivre argenté au devant du choeur. Item huit cloches de différentes grosseurs formant un octave complet et une horloge.

A ce jour, le clocher comporte deux cloches Louis-Charles Cavillier et une Armand Blanchet. La distance entre Carrépuis, fonderie des Cavillier, et Saint-Martin Aux Bois est d'environ 34km.

Détail du relevé du 17/04/2011

CL1
L1/ (MAIN) L’AN 1832 J’AI ÉTÉ BÉNITE PAR MR~ ETIENNE LOUIS MAILLARD DIRECTEUR DU GRAND SÉMINAIRE DE BEAUVAIS L2/ CURÉ DE ST MARTIN AUX BOIS ET NOMMÉE ARMANCE AGLAÉ, PAR MR~ ASSISTÉ DE PIERRE FRANÇOIS CARPENTIER + L3/ PARRAIN LA MARRAINE MADAME AGLAÉ RAIMBAULT FEMME CAUSSIN DE + ARMAND PIERRE CAUSSIN ET PERCEVAL L4/ MR~ LOUIS AUGUSTIN DEPAS MAIRE MR~ RANSON JEAN LOUIS ADJOINT &C.

Anses carrées sans décorations.
Rinceaux supérieurs : figures d’angelots joufflus dans un décor végétal complexe.
Rinceaux inférieurs : palmettes et glands de rideaux empire.
Panse :
Côté jardin du curé : figure de vierge à l’enfant, rayonnante.
Côté chevet : marque de fondeur des Cavillier.
L CH CAVILLIER A SOLENTE
Côté entrée : Christ en croix, implorant, sur Golgotha.
Côté Galata : Saint-Martin sur son cheval, portant une épée, avec un pauvre au pied du cheval.
Filets : 9.

Montage : indéterminé.
Diamètre : 78cm
Tangentielle : 67cm
Bord : 6,5cm

CL2
L1/ (MAIN) L’AN 1832 J’AI ÉTÉ BÉNITE PA R (SIC) MR~ ETIENNE LOUIS MAILLARD DIRECTEUR DU GRAND SÉMINAIRE DE + L2/ BEAUVAIS ASSISTÉ DE PIERRE FRANÇOIS CARPENTIER CURÉ DE ST MARTIN AUX BOIS ET NOMMÉE ARMANCE + L3/ AGLAÉ PAR MR~ ARMAND PIERRE CAUSSIN DE PERCEVAL PARRAIN LA MARRAINE MADAME AGLAÉ RAIMBAULT + L4/ FEMME CAUSSIN DE PERCEVAL MR~ LOUIS AUGUSTIN DEPAS MAIRE MR~ RANSON JEAN LOUIS ADJOINT &C.

Anses carrées incurvées vers l’intérieur (gouttière).
Rinceaux supérieurs : acanthe fortement enroulée, très fin.
Rinceaux inférieurs : palmettes, sans les glands de rideaux. Végétalisé.
Panse :
Côté jardin du curé : Saint-Martin sur son cheval, portant une épée, avec un pauvre au pied du cheval.
Côté chevet : marque de fondeur des Cavillier ; médaillon assez végétal, comportant les mots à l’intérieur FLORENTIN CAVILLIER FONDEUR.
En dessous : L CH CAVILLIER A SOLENTE
Côté entrée : Christ en croix sur petit socle.
Côté Galata : Médaillon. Personnage tenant une palme dans la main gauche, rayonnant. Epée dans la main droite, vers le bas. A ses pieds, une tête coupée.
Filets : 9.
A l’intérieur de la robe : à la craie, LALOUETTE ou similaire (une lettre dure à lire).

Montage : à peu près rétrograde, mais très usagé.
Diamètre : 72cm
Tangentielle : 59cm
Bord : 5,5cm

CL3
L1/ SOUS L’AN DE GRÂCE 1956 SOUS LE PONTIFICAT DE PIE XII J’AI ÉTÉ BÉNITE PAR SON EXC. PIERRE LACOINTE EVÊQUE L2/ DE BEAUVAIS ASSISTÉ DE CHARLEMAGNE ANGOT CURÉ DE TRICOT ET ST MARTIN. L3/ NOMMÉE LOUISE ANNE MARIE MADELEINE JE REMPLACE ARMANCE-AGLAÉ J’AI EU POUR PARRAINS MAURICE ET L4/ HENRI CHIVOT ET POUR MARRAINE ANNE-MARIE CARPENTIER ÉPOUSE DENEUFBOURG HENRI LEBLOND MAIRE, ET MAURICE DENEUFBOURG ADJOINT.

Anses carrées sans décoration.
Rinceaux supérieurs : demi-soleils (?) – Peu identifiable.
Rinceaux inférieurs : géométriques, colonnes. – Peu identifiables.
Panse :
Côté jardin du curé : Figure de Ste-Anne.
Côté chevet : Christ en croix.
Côté entrée : sceau du fondeur, médaillon rond. Contient : ARMAND BLANCHET FONDEUR DE CLOCHES A PARIS. Symbole de cloche à droite.
Côté Galata : Figure peu identifiable. Contient les mots à la base : LOUIS ROI DE. Aucun autre mot.
En pince : nombreuses croix de bénédiction (de 8 à 10).
Filets : 7.

Montage : à peu près rétrograde, mais très usagé.
Diamètre : 62cm
Tangentielle : 51,5cm
Bord : 4,8cm

Bibliographie
- Site internet de la commune de Saint-Martin-Aux-Bois.
- Site Flickr de Philippe Stoeckel au sujet de l'abbatiale.
- Catalogue des photographies archéologiques faites dans les villes, bourgs et villages de l'Ile-de-France et dans les provinces de Picardie, 1896 - Félix Martin-Sabon.
- Cartulaire de l'abbaye Notre-Dame d'Ourscamp, de l'ordre de Citeaux, Peigné-Delacourt, p71.
- Répertoire archéologique du Département de l'Oise, Emmanuel Woillez.
- Nicole & Louis Bardon, Saint-Martin-aux-Bois - Esquisse d'une chronique de l'abbaye.
- Inventaire du 10 mai 1790 dressé par le Maire, les officiers municipaux et le procureur de la commune, en exécution du décret de l'Assemblée Nationale du 26 mars.

En guise de bienvenue


Nous voici au petit village de Saint-Martin.


Ca faisait longtemps que nous rêvions de venir à cette porte.


L'abbaye vue au chevet.


Elle a un aspect sobre, mais imposant pour ce petit village.


Le porche depuis le Galata.


Le porche, avec cet étrange aspect de temporaire définitif.


La nef.


Les voûtes.


La chaire de vérité ne manque pas de charme.


La voûte de l'abside.

Les stalles


Avant de partir au clocher, nous allons inventorier les stalles.


Ce sera un peu long mais passionnant.


Une vue générale des appuie-mains et d'une miséricorde.


La miséricorde des ours.


L'homme terrassé par un lièvre.

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