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Tchorski
La cathédrale du Mans

Ce dossier est un documentaire campanaire sur les cloches et la partie haute de la cathédrale du Mans, dans la Sarthe, en France. Ce reportage a été effectué grâce au soutien de messieurs Nicolas Gautier, de Patrick Baptis du SDAP et à l'accueil de Richard Pottier de la ville du Mans. Qu’ils en soient ici remerciés. L’ensemble du documentaire a été réalisé le 21 mars 2011, par Sandy De Wilde, Nicolas Duseigne et moi-même, les photos sont de nous trois. Un grand merci pour l'aide apportée à la réalisation de la campagne photo.

Ce documentaire est dédié à Laurie Crosnier ; à sa ville, la cité plantagenêt.

Cette cathédrale est un ouvrage gothique d'importance. Notons que pour 283.613 visiteurs enregistrés en 2009, à quel point nous avons de la chance de pouvoir monter aux cloches. Si je puis vous en faire profiter, c'est bien là une ambition majeure et un bonheur.

Ce reportage contient les éléments suivants :
- 500 photographies classées par thématique.
- Un bref historique de la partie basse et des sources bibliographiques pour celui qui souhaiterait approfondir la question dans un but de recherche.
- Une description des parties hautes, avec une accentuation sur le campanaire.
- Un enregistrement et une analyse de partiels des cloches.

Introduction

Pour qui sait chercher, il existe de multiples sources de documentation sur la cathédrale du Mans. Si l'on se réfère à la littérature ancienne, souvent très complète, Gallica et Persée offrent de bons ouvrages. Quant à du plus récent, le livre d'André Mussat est intéressant. Ces sources offrent de très nombreux points de vue sur l'histoire, l'archéologie et l'architecture voire même la symbolique romane. Ce qui est stupéfiant en contrepartie, c'est qu'il n'existe aucune - mais alors strictement aucune - source évoquant en détail la partie haute. Pour preuve, il nous a été impossible de connaître la nature des cloches de la cathédrale avant de monter en tour, à tel point que nous aurions même été en doute de l'existence desdites cloches. Pour un édifice de la sorte, on se doutait bien que ça devait pourtant bien exister... Nous proposons donc un documentaire sur le sujet.

De la même manière que plusieurs autres édifices français, la remarque préalable à l'attention des éditeurs est la suivante : Les images présentées ci-dessous ne sont pas libres de droits. Si vous souhaitez les utiliser, il faut prendre contact avec le Service Départemental Architecture Patrimoine, au préalable. Ce travail est à tous points de vue à but non lucratif. Il ne vise pas à remplacer le travail d'un photographe professionnel. Ces photos sont disponibles gratuitement au besoin, mais cela ne prévaut en rien sur les droits que vous devez acquitter auprès du SDAP.

Nous commencerons notre documentaire par une visite de la partie basse, puis ensuite nous monterons en tour pour admirer les cloches et la charpente.

Chaque image ci-dessous amène à une thématique de documentaire (images-liens). Pour une question de praticité, tout ce qui concerne l’étude est placé après ces images, étant donné que c’est quand même assez long à parcourir…

LES PHOTOS (500 images)

La partie basse

La partie haute


Les cloches


La médiévale

Gueules d'amour


Bestiaire !


Les anges musiciens

Les vues du ciel

 

La partie basse

La cathédrale du Mans est de style gothique angevin. Son apparence peut être assez surprenante au départ. Elle possède un très large transept, flaqué au sud d'une tour imposante. Le chevet quant à lui possède de nombreux arcs-boutants. Elle date de fort multiples époques, vu les nombreux remaniements au cours des siècles. La partie la plus ancienne date du XIe siècle. A première vue depuis le bas de la ville, elle peut apparaître comme un peu trapue. C'est en réalité un fort grand édifice. Pour une nef longue de 57 mètres, un transept large de 52,85 mètres, une surface au sol de 5000 mètres carrés, c'est l'une des plus vastes cathédrales de France. Elle est souvent comparée aux cathédrales de Reims ou de Chartres. La nef est principalement de tradition romane, bien que pas exclusivement, et le transept et le choeur sont exclusivement gothiques. La nef est austère. Elle est flanquée de dix travées, de tradition architecturale gothique pour la voute. Les murs des collatéraux sont romans, ils sont les vestiges de la nef du XIIe siècle. Le chevet, avec ses arcs-boutants nombreux, est un sommet de l'art gothique. On l'appelle cathédrale de lumière vu sa très grande surface de vitraux. Elle équivaut à Chartres en ce sens. Certains des vitraux sont des merveilles de travail médiéval. Ce sont les plus anciens vitraux posés en verrière au monde. Les architectes connus pour cette cathédrale sont : Jean, moine de la Trinité de Vendôme, Thomas Toustain, Mathieu Julien, Jean Le Maçon, Nicolas de Lescluse, Jean de Dampmartin.

Ce résumé, très bateau, est ce qu'on retrouve sur les innombrables sites touristiques vantant les vertus de la cathédrale. On va creuser un peu. Cependant, il faut bien préciser que certains des spécialistes ne sont pas d'accord entre-eux sur un nombre non négligeable de points.

Le premier détail de la partie basse qui nous intéresse est le bestiaire (en effet, tout le mobilier et immobilier classé Palissy étant très bien décrit, nous n'allons pas reconstituer le dossier de classement MH...) On notera donc qu'un certain nombre de chapiteaux ou contreforts sont décorés de figures allégoriques. C'est moins qu'à Vézelay ou Autun, Sens et la Bourgogne d'un point de vue général, mais ça mérite fermement d'être relevé. La plupart de ces chapiteaux datent de la fin du XIe siècle.

On trouve la présence d'un hibou et des oiseaux. Certains y lisent une satire du peuple juif, symbolisé aveugle au milieu des oiseaux, qui représentent les chrétiens. Quelques-uns de ces chapiteaux, surtout les feuilles d'acanthe, sont polychromés en rouge et jaune. Un autre représente deux oiseaux buvant dans un calice. Quelques sculptures sont naïves, d'autres font référence à l'apocalypse de Jean. Une première restauration d'ampleur de la partie intérieure fut réalisée en 1897, sous la pression du Chanoine Chanson. Cela fut fait avec soin. L'enlèvement des badigeons a notamment mis au jour dans la nef de nombreuses marques de tâcherons. Quant à la porte d'entrée du pignon occidental, ce furent des peintures murales qui furent découvertes. Ces fragments de peinture faisaient partie d'un jugement dernier, qu'en 1562 les Huguenots avaient « avec bâtons picoté et égratigné » suivant la mention du procès-verbal inséré dans les Plaintes et Doléances du Chapitre.

Sur le flanc du collatéral, on remarquera aussi - bien que discrète - l'existence d'une boule aux rats. Ce motif plutôt rare, se rencontre sur quelques porches d'églises ou sur des stalles, exceptionnellement en décor d'autel. C'est une boule surmontée d'une croix, de laquelle sort par des trous de petits rats. Selon Michel Dansel (Notre frère des ténèbres Le Rat), nous citons : L'abbé Baurit, curé de St Germain l'Auxerrois a avancé cette hypothèse : “Cela pourrait signifier que, bien qu'il ait été sauvé par la croix du Christ, le monde est cependant souvent la proie des méchants, figurés par cinq gros rats à longue queue velue qui, après l'avoir rongé à l'intérieur, par le péché dont ils pourraient être l'emblème, en sortent par les trous qu'ils ont faits. Un chat rappelant le démon est blotti et guette sa proie, attendant le moment favorable pour se jeter dessus. Quant à Adolphe Duchalais (Le rat, employé comme symbole dans la sculpture du Moyen Âge), l'analyse va dans le même sens : Toutes ces représentations sont identiques. C'est une boule, ou plutôt un globe divisé en quatre parties égales par deux cercles qui se coupent ; une croix la surmonte, des rats enfin la traversent en tous sens ou courent à sa surface. (...) Mais pourquoi le monde est-il incessamment fouillé par des rats, qui le rongent à belles dents et le traversent de part en part ? Quel est le sens de cette allégorie si bizarre en apparence ? Telle est la question que nous nous sommes posée bien des fois, et que nous croyons avoir résolue en regardant ces rats comme les vices qui rongent le monde et finiront par le détruire.

Un autre lieu qui nous intéresse est la salle des anges musiciens. La voûte aux anges est située dans la chapelle de la vierge, c'est une chapelle axiale. C'est une des très belles réalisations de peinture gothique qu'on peut trouver encore - rarement - dans certaines cathédrales. Ici au Mans, ce sont 47 anges musiciens qui ornent les plafonds. La scène représente un grand concert, illustrant la musique comme étant paradisiaque. Cette fresque a été commandée par l’évêque du Mans Gontier de Baigneux en 1377 ; Elle est attribuée à Jean de Bruges. Ce qui est très intéressant, c'est qu'on trouve la représentation de nombreux instruments médiévaux, dont certains à peu près disparus de notre répertoire classique ; pour un autre c'est l'unique représentation au monde. Une autre particularité, c'est que des partitions de chant grégorien sont peintes. Cette fresque, sur fond rouge, est très esthétique. Disparue sous un badigeon au XVIIIe siècle, elle fut redécouverte en 1842 par un archéologue sarthois. Elle a été rénovée en 1994, un second projet de rénovation existe. Un ouvrage existe à ce sujet, aux éditions de la Reinette : Les Anges musiciens de la cathédrale du Mans, par Luc Chanteloup.


Photo: Nico

La partie haute

La tour sud est un impressionnant volume de pierre. Assez précoce dans l'élévation de la cathédrale, elle date du XIIe siècle. Elle a une hauteur qui avoisine les cinquante mètres. C'est la plus haute structure Mancelle, ce qui donne une très belle vue sur la ville. Cette tour est contrebutée par de puissants contreforts. En 1822, la flèche de la tour fut frappée par la foudre, puis détruite. Elle fut alors remplacée en 1835 par le dôme et les clochetons en fonte que l'on connait encore aujourd'hui. En 1808, un autre orage en brisa une autre partie. A ce jour, un projet vise à rebâtir une flèche (voir la photo de la carte postale ancienne !). Cela arrivera peut-être sous peu !

La charpente est pour la plus grande partie d'origine. Quelques parties, dont le collatéral nord, ont fait l'objet de rénovations assez poussées. Par souci d'économie, ce sont des réparations sans grande cohérence. Le Drac mentionne en outre : Les fermes ne sont pas triangulées et certaines passent devant des baies du triforium ou des baies de la façade. Cette situation entraînant une poussée sur le mur nord et un déversement de la façade, ainsi que l'apparition de fissures dans les voûtes du collatéral, ont nécessité la pose, en urgence, de tirants métalliques et de renforts en bois, afin de faire cesser provisoirement le désordre. Lors de notre passage en mars 2011, les travaux de rénovation venaient tout juste d'être achevés.

Notons , pour préciser l'information, que si la charpente de nef est d'origine, elle l'est de la seconde reconstruction. En effet, Gabriel Fleury écrit : Ce monument ne resta pas longtemps debout dans son ensemble. Dès le 3 septembre 1134, il était atteint par les flammes à la suite d'un incendie qui avait ravagé toute la ville du Mans. Quelques années plus tard, il sera encore dévasté par un nouvel incendie qui se déclarera dans la toiture en chaume, établie provisoirement pour couvrir l'édifice. On peut estimer que les parties les plus anciennes de la charpente datent de 1158 (partie romane de la nef). Pour ce qui est du choeur, cela daterait de 1257, ce qui représente la date de l'élévation du choeur sous l'impulsion de Guillaume de Passavant (1145-1187).

Le campanaire

Il n'y a pas grande dissertation à faire sur les cloches du Mans. Ce n'est pas pour cause d'un manque d'intérêt. C'est parce que la sonnerie, composée de 6 cloches en fonction, est très homogène : même fondeur, même fournée, mêmes décorations. On pourrait presque considérer cette sonnerie comme un seul instrument. Une septième cloche complète le tableau de chasse. C'est une cloche médiévale. L'inconvénient, non négligeable, c'est que nous ne savons pas l'analyser. En effet, assez inaccessible et usée, sa dédicace est illisible. Nous y reviendrons tout de même.

La sonnerie de la cathédrale du Mans est composée de 6 cloches Amédée Bollée de 1859. Il est assez probable que de nombreuses cloches, voire même des séries de cloches, ont précédé au moyen-âge. On pourrait même considérer cela comme un fait accompli. Cependant, à ce stade de recherche, nous n'avons trouvé aucune monographie, cartulaire, etc, évoquant ces anciens instruments. Nous sommes d'ailleurs montés au clocher en terra incognita. Nous savons uniquement qu'avant la révolution, dix cloches peuplaient le clocher. Est-ce que cela comptabilisait les grelots de l'horloge ?

Vous pouvez écouter chaque cloche ci-dessous. Le premier enregistrement correspond au tintement de l'heure, le dernier à la cloche médiévale. Les autres sont CL1, CL2, CL3, etc.








ANALYSE SONORE
Les valeurs sonores des cloches sont les suivantes :
[Les valeurs 1,2,3 n'ont aucune volonté de classification, mais sont simplement l'ordre du relevé, une classification sera établie en conclusion].

CL1- Hum : 132 hz. Prime : 268,5 hz (C1+44). Tierce : 320,5 hz. Quint : 390,5 hz. Nominal : 536,5 hz. Superquint : 805 hz. Oct. Nom : 1112 hz.
Note perçue : entre C et C#
Tierce très développée.

CL2- Hum : 115 hz. Prime : 240 hz (B0-49). Tierce : 285 hz. Quint : 341 hz. Nominal :479 hz. Superquint : 718,5 hz. Oct. Nom : 991 hz.
Note perçue : B
Quinte très développée, tierce quasiment absente.

CL3- Hum : 87 hz. Prime : 179 hz (F0+42). Tierce : 214 hz. Quint : 257 hz. Nominal : 358,5 hz. Superquint : 537 hz. Oct. Nom : 740 hz.
Note perçue : F
Tierce très développée. Elle l'est à ce point que la détermination de prime à l'oreille se révèle difficile et sur hésitation, on pourrait définir la note de frappe à A0-47, c'est à dire la tierce. La fondamentale est impactée de -1202 cents et la tierce à -832 cents. Ca n'est pas une note évidente. Seule, cette cloche donne une bonne impression. En sonnerie, elle doit avoir un décalage un peu étrange.

CL4- Hum : 158,5 hz. Prime : 320 hz (Eb1+48). Tierce : 383,5 hz. Quint : 471 hz. Nominal : 643,5 hz. Superquint : 964,5 hz. Oct. Nom : 1332,5 hz.
Note perçue : E
Prime très développée. C'est une cloche franche, simple, honnête.

CL5- Hum : 147,5 hz. Prime : 300 hz (D1+36). Tierce : 358,5 hz. Quint : 437,5 hz. Nominal : 602 hz. Superquint : 903,5 hz. Oct. Nom : 1248 hz.
Note perçue : D
Partiels équilibrés.

CL6- Hum : 180 hz. Prime : 362,5 hz (F#1-35). Tierce : 434 hz. Quint : 535,5 hz. Nominal : 727,5 hz. Superquint : 1091,5 hz. Oct. Nom : 1507,5 hz.
Note perçue : F#
Partiels équilibrés.

CL.MED- : 195 hz. Prime : 306,5 hz (Eb1-25). Tierce : 426,5 hz. Quint : 520,5 hz. Nominal : 716,5 hz. Superquint : 1062,5 hz. Oct. Nom : 1453 hz.
Note perçue : F
L'octave nominale est extrêmement développée, ce qui affecte fondamentalement le son de cet instrument, qui est perçu beaucoup plus aigu que la normale. Il est inaccordable avec les 6 autres cloches. Cet instrument n'est de toute façon ni tinté ni porté en volée.
La note perçue lors de la tentative d'identification à l'oreille est celle de l'octave nominale, c'est à dire F#3-31. Ca n'a rien d'étonnant. Ce discours n'a pas pour vocation de dire que c'est un mauvais instrument. C'est simplement une cloche de timbre, isolée , de construction ancienne. Elle est donc destinée à vivre seule.

A propos de la sonnerie des 6 cloches, l'impression est bonne. Pourquoi ? Parce qu'à quelques détails près, la note perçue correspond à l'analyse des partiels, ce qui sur ce nombre d'instruments n'est pas du plus évident. C'est donc une bonne grosse sonnerie bien lourde, et surtout assez homogène. Les décalages de partiels peuvent être un peu surprenants. Il y a fort à parier que les (très bons) abat son corrigent le tir.

La sonnerie de plenum est donc fa0, si0, do1, re1, mib1, fa#1.
Six cloches permettent un langage assez élaboré. C'est d'ailleurs, nous le verrons, ce qui est pratiqué ! Par contre, la sonnerie telle que constituée ne permet pas un plénum. Cela donne un résultat cacophonique à cause du ré# et du fa#. Erreur de conception ? Dur à dire... Le plenum, lancé avec un ré1, puis do1, puis si0, puis fa0 donne une impression de grandeur franchement pas négligeable.

Du point de vue du langage campanaire, l'angelus est sonné sur trois cloches différentes à la suite, CL1, CL5, CL4. Cela donne une bonne impression, mais il est sonné BEAUCOUP trop rapidement. La volée est sonnée sur la CL6. Cette volée est assez bizarre. Elle est effleurée. Cela donne une impression de grande douceur . On a le sentiment que l'instrument est à peine touché. L'avantage, c'est le développement d'un son musical, harmonieux et doux. Le désavantage, c'est évidemment le faible développement sonore. Il y a fort à parier que peu de distance après la place, on ne l'entend pas. Cette volée est développée sur un temps très court, presque symbolique. Est-ce un choix pour des instruments fragiles ?

L'heure est sonnée sur deux cloches, elle est tintée sur la CL1 et puis la CL2 une minute après.

Le gros bourdon ne manque pas de charme. Il possède un diamètre de 215 cm environ, pour une pince de 22 cm de bord. Au tout départ, il donne un sentiment de profil léger, voire même très très léger. En effet, à la frappe du battant, il se développe un volumineux paquet sonore de doublets. La cloche donne l'impression de se déformer, et par là même, de composer des variations d'harmoniques. Pourtant, à comparer avec les bourdons allemands, souvent de profil lourd, on se trouve à peine en dessous de la moyenne. Cette donnée est un peu perturbante, mais donc non, ce n'est pas un profil tout particulièrement léger.

Notons la durée de vie exceptionnelle. Une fois tintée, la grosse cloche résonne 54 secondes, ce n'est pas loin de Pretiosa, la meilleure sonorité allemande, 75 secondes !

LES DONNEES CAMPANAIRES

 

Les six cloches sont estampillées 'Bollée Père et Fils'. Vu la date de fonte (1859), il s'agit probablement d'un travail d'Amédée Bollée Père (1844-1917) et Ernest Sylvain Bollée, son père (1814-1891). Elles ont toutes été bénies par monseigneur Nanquette, évêque du Mans. Trois cloches sont placées dans un étage 1, trois autres sont dans un étage 2. A l'étage 2 et tout en haut, se trouve une septième cloche isolée, la médiévale.

Leurs poids sont les suivants :
Aldrique : 734 kg. Le diamètre est de 105 cm environ.
Liboire : 1044 kg. Le diamètre est de 120 cm environ.
Protaise : 1255 kg. Le diamètre est de 130 cm environ.
Gervaise : 1788 kg. Le diamètre est de 145 cm environ.
Marie : 2580 kg. Le diamètre est de 160 cm environ.
Julien : 6423 kg. Le diamètre est de 215 cm environ.
Sur ces poids, provenant de la brochure officielle de la cathédrale, nous ne savons pas s'il s'agit de valeurs de fondeurs (parfois surestimées, afin de gagner de l'argent au poids de bronze), des estimations de campanologues, des valeurs de pesage. Quoi qu'il en soit, les Bollée sont des gens sérieux. Si c'est un poids de vente, il y a fort à parier que c'est juste. Ce sont en tout cas des valeurs plausibles.

Les cloches ont toutes la même décoration, aux variations près que quelques médaillons sont différents. Le nom de la cloche est marqué en grand, dans un panneau. La police de caractère est évidée. Le nom s'inscrit dans trois à quatre lignes de dédicace, commençant toujours par "je suis Aldrique", etc. Le nom du fondeur est inscrit en fourniture.

La dédicace est inscrite dans un nombre important de filets. Chose bizarre, à gauche sous le nom en panneau, on trouve deux losanges en relief coupant les filets, toujours de la même manière. Nous ne savons expliquer la raison de cette décoration.

Les rinceaux ne sont pas toujours les mêmes. Ce sont des végétations, avec des feuilles assez peu identifiées. Quelques-unes ressemblent à du chêne, mais il n'y a pas de gland, plutôt des pommes de pin. Les autres ressemblent à de la sauge, sans en être. Ces rinceaux sont toujours soignés. Les médaillons sont superbes et on les passera en revue. Nous relevons le très grand soin apporté à leur réalisation, vu la force de détails dans les fonds.

Les anses sont classiques. Ce sont des anses à palmettes assez jolies. Elles ne sont pas doublées, malgré le poids des instruments, sauf pour le cas de Julien. Les cloches sont toutes montées en rétrograde. Les moutons sont anciens et ne manquent pas de charme. A noter le fait relativement exceptionnel - disons au moins que c'est rare - que l'une des cloches, étage 2, possède encore ses vélos. C'est ce qui permettait de sonner au pied. La photo et l'explication seront explicites.

A noter qu'un marteau tinteur est placé à l'envers. Par manque de place, le technicien campanaire a été obligé de tourner le marteau pour gagner de l'espace. Ce n'est même pas une face ronde qui frappe mais bel et bien la tranche ! C'est très défavorable ! Ce genre d'installation baroque peut provoquer une fragilisation, puis une fêlure. Ce type d'installation est à proscrire. Reste à prier (et c'est d'ailleurs probablement le cas) que la frappe ne soit pas trop forte - ce n'est pas une volée...

A noter aussi qu'au niveau du bourdon, deux grosses poutres en IPN cintrent le beffroi. Ces poutres sont en contact avec la maçonnerie par l'intermédiaire des planchers serrés sur le bâti. C'est un autre cas à proscrire, mais alors là c'est du travail ! Les poutres ne font rien d'autre que de transmettre toutes les vibrations au bâti, alors qu'habituellement, des trous sont ménagés dans le plancher... Il semblerait, d'après Richard Pottier, que le bourdon sonne peu ou plus pour le moment.

L'état de la sonnerie est pour la majeure partie plutôt bon. Il n'y a pas d'infiltrations d'eau. Les points de frappe sont bien nets, les volées équilibrées (voire même, voir supra, douces).

A propos d'Amédée Bollée : De très importantes confusions existent entre Amédée Bollée Père (1844-1917) et Amédée Bollée Fils (1867-1926). Tous deux ont travaillé dans l'automobile, ce qui perturbe d'autant plus les recherches. Nous parlons ici du père. Ce fondeur de cloches est beaucoup plus connu pour ses inventions automobiles que pour son activité campanaire. Il fabrique en effet en 1873 une voiture appelée L'Obéissante qui révolutionne le monde de l'automobile. Elle sera suivie plus tard, en 1878, d'un modèle à vapeur appelé La Mancelle. A propos des cloches, peu de sources biographiques sont disponibles, ce qui n'a rien de bien spécialement étonnant, étant donné que c'est souvent le cas. Les Bollée représentent, au même titre que les Cavillier, une importante dynastie de fondeurs de cloches en France. La lignée a compris Jean-Baptiste, Alexis-Nicolas, Jean-Baptiste II, Jean-Baptiste-Amédée, Ernest-Sylvain, Georges, Louis, Jean et se termine de nos jours par Dominique Bollée, installé près d'Orléans, et encore connu comme fondeur. La fonderie a été créée en 1715, à Breuvannes en Haute-Marne. Les Bollée s'installent au Mans en 1839 et Amédée Bollée en 1842. Auparavant il était itinérant, comme bon nombre de fondeurs. C'est le développement du chemin de fer au XIXème siècle qui limitera les déplacements de fondeurs, leur sédentarisation et l'exportation des produits. Je cite ici la maison Bollée : C'est Amédée Bollée qui découvrit le premier la méthode d'analyse harmonique qui allait permettre de déterminer très exactement le nombre de vibrations de chacun des partiels du timbre et d'en tirer ensuite expérimentalement toutes les conséquences possibles, tant sur le plan de l'amélioration des tracés que sur celui de la retouche du timbre par tournage. Amédée Bollée fit sa découverte en 1866.

LA CLOCHE MEDIEVALE

Elle est située tout en haut de la tour, sous le carrousel à pigeon !
Elle est très inaccessible. Pour l'approcher, c'est soit acrobatique, soit impossible.
Elle donne une apparence, sans aucun doute possible, d'un instrument médiéval. Elle est assez trappue, assez lourde, de profil français. C'est une assez grosse cloche pour son époque d'appartenance, bien qu'elle nous soit à ce jour celle d'un petit instrument. Selon le relevé de Régis Singer, le diamètre est de 128 cm. Le poids estimé est de 1200 kg. Elle est fixée en timbre. Le marteau, archi-rouillé, ne fonctionne plus. Elle semble être un peu délaissée, et vit comme ignorée.

Sa dédicace, au cerveau, sur deux lignes, est en onciale et a priori en latin. Vu la saleté et l'usure, elle est illisible. Il ne serait pas impossible de déchiffrer avec un fort nettoyage. Une seconde ligne de dédicace se trouve à l'horizontale, au cerveau. Complètement illisible... Les anses sont massives. Elles sont rejointes à leur sommet par une anse centrale transversale, ce qui est aussi typique de cette époque. Elle pourrait peut-être comporter des petites décoration (en dédicace) et des séparateurs à six points, mais c'est assez aventureux de l'affirmer.

Cet instrument a un profil de cloche du XVIè siècle.
C'est très manifestement un instrument qui a une valeur campanaire.

Conclusion : Ce documentaire aurait pu être plus complet, notamment en relevant les textes d'épigraphie. Nous n'en aurons pas eu le temps. Il faut dire que l'édifice est d'une grande richesse culturelle, et il aurait été dommage de se priver des anges... Qu'à cela ne tienne, c'est déjà beaucoup de grandes bouffées de bonheur qui sont livrées ici. Si ça peut convaincre nombre de gens que cette ville n'est pas le lieu triste que tout le monde croit être, alors une très grande part du but sera atteint.

Bibliographie
- André Mussat, la Cathédrale du Mans. Berger-Levrault (1981).
- Gabriel Fleury, la Cathédrale du Mans. Henri Laurens (1910).
- André Mussat. Le style gothique de l'Ouest de la France. Revue d'histoire de l'Église de France (1965).
- Eugène Lefèvre-Pontalis, Étude historique et archéologique sur la nef de la cathédrale du Mans (1889).
- Drac Pays-De-Loire, Cathédrale St-Julien du Mans, Lancement des travaux mis en oeuvre dans le cadre du plan de relance de l'économie (2009).
- Anne Prache, La cathédrale du Mans. Arts, Recherches et Créations (2001).
- Dinosauria.com, Les boules aux rats.
- Luc Chanteloup, Les Anges musiciens de la cathédrale du Mans, La Reinette.
- Victor Tourneur, Discours prononcé à la bénédiction solennelle des cloches de la cathédrale du Mans le dimanche 31 juillet 1859.

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