Tchorski

 


Chose peu habituelle, voici un dossier sur une activité artisanale : il s’agit d’un documentaire sur les artisans verriers de l’atelier Picol, dans lequel sont fabriqués des vitraux. Merci à monsieur Denis Picol pour son accueil chaleureux. La moitié des photos a été réalisée par Nicolas Duseigne.

L’atelier Picol est situé au n°73 rue du Bourgneuf à Chartres (attention, changement d'adresse !). La production s’étend depuis la restauration de vitraux anciens ou la création de vitraux de type ancien jusqu’à la réalisation de travaux verriers artistiques d'aspect plus moderne, le fusing. Ces techniques seront décrites en détail, y compris la dernière (qui est probablement la moins connue de toutes). Par contre, la technique du vitrail Tiffany n'est pas abordée dans ce sujet. L’artisanat d’art produit dans l’atelier est en grande partie à destination de personnes privées : restaurants, hôtels, cadeaux, etc. Quelquefois, des restaurations de vitraux d'églises sont demandées, même si cela reste assez rare pour diverses raisons.

Il existe de nombreuses étapes dans la conception d’un vitrail. Au contraire d’une peinture sur toile, un vitrail ne peut en aucun cas s’improviser.

La conception du vitrail

La toute première étape consiste à réaliser une esquisse à l'échelle 1/10ème. Ce croquis permet de définir l’organisation globale du vitrail, sa forme, son harmonie de couleurs, etc. Si le verrier est assez expérimenté, il peut parfois se passer de cette étape ou de cette mise en couleurs. D’autres fois, quand la géométrie de la réalisation nécessite une technique autre que traditionnelle, il peut réaliser directement une esquisse en 1/1, au fusain. Le fusain permet une grande liberté de trait et d’expression. Dans tous les cas, sauf le fusing, l’esquisse présente le tracé des plombs. Ce tracé permet de réaliser l’étude décisive. Elle sera utile tout au long de la conception.

La seconde étape, essentielle, c’est la réalisation d’une « maquette » en grandeur nature. La maquette est plus précise que le croquis. Si le croquis peut se permettre une certaine liberté de trait, la maquette est tracée avec précision au crayon. Elle mentionne les plombs, le sens de mise en place des plombs, le numéro des pièces de verre. On appelle souvent cette maquette « le carton », elle est tracée sur un papier épais qui s’appelle « le papier bulle ». Le plus souvent, ce carton ne mentionne pas de couleurs. Le but est de découper des pièces de carton positives, qui représentent une simulation en taille réelle des pièces de verre, qu'on appelle des calibres. Les pièces en carton positives sont numérotées à leur tour, c’est en quelque sorte un puzzle du vitrail. Un mesurage précis est un gage de réussite. En effet, toutes pièces assemblées, le vitrail doit s’encastrer au millimètre près dans son emplacement, c’est un travail minutieux. La mesure d’un emplacement de vitrail s’appelle la mesure du fond de feuillure.

L’esquisse tracée au crayon présente des flèches. C’est le tracé du chemin de plomb. Le concepteur indique sur son plan quelle sera la suite logique de placement des plombs utilisée. Cela permet au verrier d’avancer selon un chemin défini et ainsi, de garantir une solidité à son ouvrage. Cela permet aussi d’éviter les erreurs qui provoquent un manque de rigidité : faire des angles aigus avec une seule pièce de plomb, courber les pièces en plus de deux coudes, avoir un coude qui part à droite et ensuite un à gauche, etc. Cette conception est tout simplement une habitude à prendre et un garde-fou.

Afin de ménager l’espace nécessaire pour le plomb, le verrier utilise une « paire » de ciseaux très particulière. Ces ciseaux comportent trois lames. Une lame supplémentaire permet de découper dans le carton l’espace nécessaire pour le passage du plomb. Une photo un peu plus loin sera explicite sur ce sujet ! L’axe du plomb mesure soit 1,75mm soit 2,00mm. Cette découpe porte pour nom le calibrage.

Les pièces de verre sont découpées en suivant le modèle positif du carton, le calibre. C’est comme une pièce de puzzle. Le verrier va faire le tour du carton, en une ou plusieurs fois, pour découper le verre au bon format de la pièce escomptée.

Avant de passer à la réalisation du vitrail, le verrier procèdera à une dernière étape, c’est la copie du modèle au calque. Ce calque pourra servir en cas de besoin de réparations. Nous en parlerons plus loin.

La réalisation du vitrail

La découpe du verre s’effectue à l’aide d’un outil qui s’appelle la pige. C’est un outil qui comporte soit un diamant, soit une pointe au tungstène. Entre ces deux variantes, il y a des différences de pressions à appliquer. Il n’est donc pas forcément aisé de passer de l’un à l’autre ! La coupe des pièces doit être dans tous les cas très précise. Chaque défaut peut modifier profondément un résultat. Ce qui peut paraître enfantin demande en réalité une solide expérience.

Le verrier superpose son modèle en carton (sa pièce de puzzle) sur son morceau de verre. Il découpera en appliquant une pression avec un l'outil découpeur. Etant donné que les pièces sont souvent de formes compliquées, la découpe se fait la plupart du temps en plusieurs fois. Les verres à calibrer sont soit cassés à la main, soit à l’aide d’une pince à décrocher. Ca dépend de l’habitude du verrier et de la dimension de la pièce à décrocher. Quelquefois, notamment dans le cas du fusing, les pièces ne font que quelques millimètres, la pince est alors indispensable. Après sa découpe, le verrier va utiliser une pince à gruger. Cette pince va permettre de retirer les bords un peu trop pointus ou coupants. Cette opération est importante afin que les bords du verre n’abîment pas les plombs, qui sont fragiles à ce genre de sollicitation.

Une fois que les pièces sont découpées, on procédera au sertissage du vitrail. Dans le jargon, on appelle souvent cette étape la mise au plomb. Celle-ci intervient une fois que toutes les étapes de cuisson sont terminées, parce que le plomb fond à une faible température (327°C). Si les pièces sont peintes, ce qu’on verra ensuite, elles doivent alors être peintes avant la mise au plomb.

Le verrier va travailler sur ce qu’on appelle une table de montage, qui est un grand espace de travail en bois de peuplier, munie sur ses bords de tasseaux qui permettent de caler le vitrail. Le verrier va de plus caler les pièces de verre avec des clous tout à fait particuliers, qui ont une forme de clou ancien en fer (conique), mais rond. Il a cette forme afin de ne pas écailler les bords du verre. Le verrier placera alors peu à peu le plomb, en respectant le chemin de plomb qu’il a tracé sur « son plan ». Le plomb est un joint avec une section en forme de I, qui possède donc deux rigoles dans lesquelles s’emboîtent les pièces en verre. Le plomb est mou, il se manie facilement. Il est soudé avec de l’étain. Quand le verrier travaille le plomb, notamment la soudure, il porte un masque afin d’éviter le saturnisme. Pour cette raison, le plomb de vitrail n’est plus fabriqué dans l’atelier, mais en usine, afin de garantir des conditions de sécurité pour les travailleurs. Une fois que le plomb sera bien placé autour du verre, le verrier va le couper avec un couteau à plomb. Vous pourrez voir sur les photos qu'il y en a plusieurs sortes : la petite truelle et la serpette (ou couteau-serpe). Ce dernier est l’outil le plus traditionnel du fabricant de vitraux. Il possède à son extrémité une petite butée en étain qui peut servir de marteau.

Lorsque les plombs sont placés, on les soude au fur et à mesure avec des petites baguettes d’étain, qu’on fait fondre avec un fer à souder. Au préalable, le verrier ajoute de la stéarine sur l'emplacement des soudures. C’est un petit bloc blanc à l’aspect cireux, utilisé pour désoxyder la surface du plomb avant le soudage.

La dernière étape sera le masticage. La mise de mastic permet de réaliser l’étanchéité en insérant du mastic entre les plombs et le verre. Opération étonnante, le nettoyage est effectué à la sciure de bois, qui est ensuite brossée. La brosse utilisée pour le nettoyage s’appelle une brosse à chiendent.

Les autres étapes de conception de vitraux ou d’artisanat d’art verrier sont : la peinture et la cuisson. La cuisson est utilisée pour fixer la peinture, ou bien pour fondre dans le cas du fusing.

La peinture sur vitrail

Il y a plusieurs sortes de peintures. Elles sont toutes sous forme de poudre, qu’on dilue pour peindre. Il y a la grisaille pour les traits nets, les yeux des personnages par exemple, la grisaille pour les ombrages (méthode d'application sur verre fondamentalement différente) et, en dernier lieu, les jaunes d’argent.

La grisaille est opaque. La poudre est un oxyde argentique. Elle se dilue dans du vinaigre. Elle s’applique au pinceau. L'odeur de vinaigre est assez typique des ateliers liés aux vitraux. Cette peinture cuit à 600°C. Pour faire les ombrages, on utilise un oxyde assez similaire, mais d’après Denis Picol, les deux peintures ne s’acceptent pas. C’est pourquoi il faut que l’une soit cuite avant d’appliquer l’autre. Après cuisson, il est possible de les gratter, afin de faire des petits traits plus clairs, qui viendront renforcer les lumières. A défaut de vinaigre, et pour obtenir d’autres effets, il est possible de diluer la grisaille dans de l’essence de térébenthine.

Alors que le trait opaque s’applique au pinceau, les ombrages quant à eux s’appliquent avec une brosse appelée blaireau, sur l’ensemble du verre, en une couche uniforme liquide appelée aplat. Pour donner l’ombrage, le verrier va « nettoyer » le verre avec la brosse. Il ne fait pas une couche plus foncée pour du plus ombré. Il fait une couche uniforme trop foncée, qu’il nettoie ensuite pour l’éclairer, c’est le « blaireautage ». Ce guidage de la grisaille va nettoyer des zones, donc les éclaircir. Pour ornementer son aplat d’un certain relief, il tapote avec le bout des poils de la brosse pour piqueter la grisaille. Cette opération s’appelle
« putoiser » l’aplat.

Le jaune d’argent permet d'obtenir une couleur allant de jaune très clair à orange foncé, selon la teinte désirée. On s’en sert pour colorer les chevelures, les bijoux, ou librement sous forme de lavis dans des vitraux plus modernes.

Il existe d’autres peintures, d’autres techniques ; je me concentre surtout sur ces deux grands classiques car elles constituent le quotidien à l’atelier Picol.

Vous pouvez écouter Denis Picol expliquer la peinture sur verre ici :

Toutes ces techniques correspondent à une conception du vitrail assez conventionnelle et traditionnelle. A l’atelier Picol, on s’est affranchi de ces méthodes pour aller vers des techniques plus libres, par exemple le fusing.

Le fusing

Le fusing est une technique d'art sur verre, proche du vitrail, qui n'utilise pas de plomb pour la jointure des différents éléments de couleur (technique au plomb), ni de cuivre (technique Tiffany). Les petites plaques de verre colorées sont déposées sur une grande plaque de verre transparente uniforme, puis apportée jusqu'à la fusion (830°C). Les plaques ne se mélangent pas, mais s'agglomèrent pour former un élément uni. Bien que fort ancien, puisqu'existant déjà plus d'un millénaire avant Jésus-Christ, le fusing est souvent considéré par nos contemporains comme une technique d'art moderne. C'est probablement parce qu'elle permet une large part d'expérimentation et de recherches, ce dont Denis Picol et son fils, Kevin, ne se privent pas. Ils ont tenté, par exemple, d'inclure des végétaux dans le verre. Tout en respectant les contraintes thermiques et plastiques du verre, un peu de tout est envisageable.

Le fusing s'applique donc sur un verre plat, première couche, sur lequel on déposera les pièces du puzzle, tout comme un vitrail de conception classique. Les étapes de simulation sur un carton ne sont pas indispensables, étant donné que le fusing est une forme plus libre d'expression artistique, mais cela peut-être nécessaire dans certains cas où le fusing est figuratif. En effet, plus que jamais, l'emboîtement des pièces a un aspect fondamental. Cette fois-ci, on n'a même plus l'épaisseur du plomb pour se sauver de quelques dixièmes de millimètres manquants.

Une pièce de fusing peut être thermoformée. Cela signifie qu'après une première cuisson (et refroidissement), la pièce est déposée sur un moule incurvé. A la seconde cuisson, la pièce prendra la forme du moule. C'est ainsi que peuvent être conçus des éléments utiles, comme des paniers à fruits, des vases, etc. Cette technique de recuisson s'appelle le slumping.

Denis Picol : « La difficulté principale d'un fusing est de maîtriser ce que j'appellerais la psychologie du verre. Certains verres ne s'aiment pas, il y a des tensions, et au bout d'un temps assez court, 15 jours au maximum et jamais plus, il se brise. Les tensions internes, créées lors de variations de température par exemple, entraînent des cassures tout bonnement incroyables, elles peuvent traverser une pièce en verre de long en large... » Pour créer de bons éléments robustes, le verrier doit donc maîtriser parfaitement la composition de ses verres, et ainsi faire confiance à de bons fournisseurs. L'essentiel en fait est que les différentes couleurs de verre possèdent les mêmes coefficients de dilatation.

Pour éviter que la pièce vienne à casser dans le four, les objets sont déposés sur une poudre micronisée, qui constitue la base du four. C'est un silicate d'alumine. Il est possible de texturer cette poudre, en faisant des petits traits dedans, pour reproduire cette texture sur le verre déposé dessus. Pour éviter que le verre perde, en tout ou partie, son aspect brillant à la cuisson, un anti-dévitrifiant est vaporisé sur l'objet avant la mise en four. A l'atelier Picol, lorsque le four est chargé à 18 heures, il est ouvert le lendemain aux alentours de 11 heures. Il n'est pas ouvert brutalement, afin d'éviter les chocs thermiques. Denis Picol évoque qu'il est préférable de ne pas ouvrir un four tant qu'il n'a pas atteint la température de 100°C voire moins. La cuisson d'un fusing n'est pas chose simple. Il y a différents paliers de températures à respecter, dont une étape de baisse puis une remontée. Ces étapes sont gérées par un programmateur. Rien n'est automatique, il faut donner les bonnes indications à la machine.

D'autres défauts peuvent apparaître dans un fusing, comme la formation de bulles de gaz. Cela peut provenir du moule où il manque un petit trou pour faire évacuer les poches. Cela peut aussi provenir d'une montée en température trop rapide. Ces formations de bulles vous démolissent une belle pièce quasiment terminée ! Le fusing est finalement un art bien difficile. C'est la montée en puissance de l'art du feu, et donc l'art du doute.

 

Nous allons à présent parcourir l'atelier Picol au travers des diverses étapes de la fabrication.


Mais avant, il faudra saluer la mascotte de l'atelier !


Conçu pour un concours du meilleur artisan de France, ce vitrail est un exemple parfait de réalisation en méthode traditionnelle à chemin de plomb. Les pièces sont toutes calées par une ligne de plomb, le panneau est enchâssé dans un cadre métallique. Les visages sont dessinés à la grisaille opaque, ils sont ombrés par une grisaille blaireautée, légèrement putoisée. Les ombres sont légèrement grattées à la pointe afin de réhausser les lumières. Les nuages sont faits en aplats de grisaille. Les cheveux et les bijoux sont quant à eux réhaussés au jaune d'argent, ce qui leur donne cette belle couleur dorée.


Voici une vue générale de l'espace où sont exposés les objets.


Quant à cette pièce, c'est l'atelier de fabrication.


Ici, c'est la pièce où sont stockées les esquisses.


Cette plaque est un nuancier. Ce sont toutes les couleurs que l'on peut obtenir avec les différents mélanges de pigments. En effet, le choix est limité d'une part par les fabricants verriers, d'autre part par les limites techniques intrinsèques au verre. Denis Picol estime qu'il est limité par le nombre de couleurs. Il doit donc déployer des trésors d'ingéniosité pour obtenir des variations. Bleu + jaune d'argent = vert par exemple.


Il y a au total 3 plaques de nuanciers. Si certaines lignes se déclinent en de nombreuses variantes, il est vrai que d'autres couleurs sont quasiment manquantes au tableau. Le nombre de déclinaisons avoisine les 250.


Cette caisse est remplie de déchets de verre. Rien ne se perd et tout se recrée. Dans le fusing, certaines pièces font quelques millimètres à peine, ces déchets sont donc entièrement valorisables.


Dans un atelier comme celui-ci, la conservation a tout son sens. Le moindre bout de verre aura son utilité, au contraire du plomb. Les sertissages se perdent plus vite, parce que le plomb est trop malléable.


Les verres sont classés par couleurs, pour plus de facilité.


Nous allons à présent illustrer le procédé de fabrication pas à pas.


Ici, c'est une esquisse d'un fusing. Elle est réalisée au fusain. Etant donné que ce gros poisson bleu
ne demande pas l'assemblage millimétrique de pièces de précision, l'esquisse fusain est suffisante
pour passer en exécution.


Une autre esquisse. Ce type de dessin a pour but de définir l'idée de ce qu'on veut. C'est le moment parfait de l'expression artistique. C'est comme dans le train vers Aachen, où soudainement, on se dit : je voudrais faire quelque chose qui ressemble à ce paysage, et le crayonné se déroule tout seul dans les mains.


Le centre de Chartres, au bord de l'Eure. Vu le dynamisme de
l'arbre, cela deviendra un parfait fusing aux traits élancés.


Ici, la simulation a été jusqu'à inclure les couleurs des verres et les cadres de la fenêtre. Cela permet de vérifier la bonne harmonie des couleurs. Cela permet aussi au client de se rendre compte de ce que sera le panneau avant de passer à la réalisation. C'est un art au service de, donc le client a grande importance y compris dans le processus de conception de l'objet, il participe à l'élan créatif.

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