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Tchorski
L'épigraphie campanaire (1/2)

Cet article donne quelques indications quant à l'épigraphie, c'est-à-dire les écritures mentionnées sur les cloches. Si l'on reprend la définition de l'épigraphie : les écritures réalisées de manière non putrescible, dans la pierre, dans le bois, dans le métal, et donc dans notre cas sur la surface extérieure des cloches.
Campanaire : tout ce qui est relatif aux cloches.

L’épigraphie campanaire consiste donc aux inscriptions présentes sur la faussure des cloches. Le petit texte ne vise pas à décrire des cas particuliers - il y en a assez partout - mais à développer quelques tendances générales qui peuvent largement dépasser les frontières.

Il est plus juste de parler d’épigraphie (les inscriptions) et d’iconographie (les décors) campanaire. Ces inscriptions sont le plus souvent de deux ordres principaux, religieux ou locaux, bien que de nombreuses catégories ou sous-catégories soient possibles.

Ces ordres d'inscriptions peuvent être conjoints ou bien présents l’un ou l’autre, il n’y a pas de règle spécifique qui entraîne que l’un exclue l’autre. Le plus souvent, on trouve des mentions spécifiquement religieuses. L’autre possibilité qui est un peu moins fréquente (ratio 40% / 60%), c’est la mention d’éléments historiques ou locaux concernant des évènements qui ont marqué le cours de l’histoire de l’église : incendie, reconstruction, pillage, etc.

Chapitre 1 : les types d’écritures.
Chapitre 2 : les types de dédicaces.
Chapitre 3 : les techniques d’épigraphie
Chapitre 4 : les rinceaux et les décors

Les types d’écritures.

Les polices de caractères utilisées sur les faussures sont variables, elles peuvent relever d’un standard d’une époque, ou bien d’un désir artistique qui prévaut et qui mène à la création d’une typographie. Pour ce qui est des cloches anciennes, les écritures sont souvent éloignées de ce que nous réalisons de nos jours. même si ça y ressemble, il n’est pas souhaitable d’une de dire que c’est du gothique (il y a de nombreux gothiques selon les siècles), il faut donc utiliser des termes plus précis. Voici donc quelques aspects des typographies possibles. La toute grande difficulté est de les reproduire avec des polices de caractère qui existent en format informatique. Ci-dessous, c'est sans aucun doute approché. Pour ce qui est de la textura prescissus, il faut malheureusement reconnaître que personne ne l’a créée. De ce fait, elle est absente dans les exemples, bien que largement utilisée dans les cloches médiévales. Pour explication brève, c’est la même chose que la textura quadrata, mais les jambages ne possèdent pas de renflements.

Il faut bien comprendre que ces indications de police de caractères ne sont pas suffisantes pour dater une cloche. Un fondeur récent peut tout à fait prendre le choix d’écrire la dédicace en onciale du 6ème siècle. La terminologie varie un peu entre les différents auteurs campanaires ; il est courant de parler d’onciales, de minuscules gothiques, de majuscules gothiques, de gothiques carrées, de romains ou capitales romaines, scriptes, de cyrilliques.

Les plus répandues : la onciale, la textura quadrata, la textura prescissus, puis bien sûr toutes les typos contemporaines appelées lettres romaines. Il n'y a pas de différence fondamentale entre la France et la Belgique.

Les types d’épigraphies

1/ Les mentions religieuses.
Mention de Dieu, de Jésus, de la Vierge Marie, des Saints, formules religieuses diverses. Ce sont le plus souvent des formules courtes et en latin. Excepté pour les cloches de structures civiles, ces mentions sont quasiment inévitables ; encore que, il est assez fréquent de rencontrer des mentions religieuses dans des structures de beffrois civils, maisons communales, etc. Les mentions religieuses sont souvent brèves.
En ce qui concerne les saints et saintes, il est assez rare d’y trouver mention par le biais d’écritures. Le plus souvent, c’est une figure qui les représente, c’est quasiment systématiquement lié avec le patronage de l’église. Une différentiation peut signifier un déplacement de cloche, et par là même donner des indices sur la provenance de cloches qui resteraient mystérieuses.

2/ Les mentions de réalisation de la cloche
Mention du fondeur.
Elles sont systématiques pour les cloches récentes (18-21ème siècle). Elles sont moins fréquentes et moins structurées au 17ème. Pour les périodes antérieures, elles sont sibyllines, présentes assez souvent dans un texte de mention civile (le roi a demandé à Sylbert de fondre la cloche le 4ème mois, etc). Elles sont aussi le plus souvent carrément absentes. Le fondeur est alors déduit du style de la robe, ou des rinceaux, ou des textes d’archives.

Dans les cloches récentes, le fondeur est quelquefois mentionné par un logo particulier, sans texte. Cela peut être le cas par exemple pour les Horacantus, encore que, le nom accompagne parfois le logo, ça dépend des cloches et des années.
Dans les cloches anciennes, le lieu de fonte est parfois mentionné parce que les fondeurs étaient des itinérants qui passaient de villages en villages. Une tradition d'itinérance était assez largement répandue dans la corporation de métier des saintiers, ce jusqu'au début du 20ème siècle.
- Mention de la date de fonte.
- Mention de la date de refonte. Sur ce dernier point, il faut faire attention. Des cloches anciennes (1450 par exemple) ont été refondues par un artisan récent. Si les deux dates sont mentionnées, il faut bien garder à l’esprit que la date de refonte, c’est un métal ancien mais une cloche récente.
- Mention du lieu de fonte : est encore assez répandu.
- Indication du poids : très rare.
- Indication de la note : anecdotique.

3/ Les mentions nominatives et aspects liés
Sont nombreuses et de nombreux types. Pour le nom de la cloche, il peut être déduit éventuellement du prénom du donateur ou de la donatrice, mais cela peut être lié aussi au nom du saint patron de la paroisse ou à l’usage principal de la cloche (angélus, par exemple).

Le plus souvent dans l’ordre suivant :

- Mention du nom de la cloche. Je m’appelle Josette. J’ai été bénie par… Le nom de la cloche peut être de deux types, celui d’un saint, celui d’une marraine. Les noms de saints ne sont pas très fréquents, une étude rapide porte la répartition à un peu moins de 30% des cloches pour la Belgique. Le nom de la marraine est un cas assez répandu, le nom du parrain est d’ailleurs étrangement beaucoup moins répandu, probablement parce que la cloche est considérée comme un élément féminin. La répartition (prénom de marraine) est dans le même cadre d’étude de 60%. Les prénoms masculins sont assez souvent (en fait) ceux des roi, princes, ducs, etc. Les 10% suivants se répartissent dans de multiples cas particuliers : pas de nom du tout, prénom sans rapport aucun, dénomination globale (le Timbre, la cloche d’horloge, le Tocsin, le Bourdon, le Gros Bourdon), noms culturels (la Savoyarde, Big Ben, Millenium Bell, la Savinienne). Les noms masculins correspondent souvent, de manière machiste aux bourdons : Salvator, Emmanuel, Albert. Ce n'est cependant pas exclusif.
Statistiquement, le nom Marie vient en premier. Pour les siècles les plus récents, il y a souvent plusieurs noms (2 à 4) « je m’appelle Marie Marguerite Charlotte… »

- Mention du curé, de l’abbé, de l’évêque, etc, présent lors de la bénédiction.
- Mention de la date de bénédiction.
- Mention des parrains et marraines. Ce sont des mécènes qui financent tout ou partie de la fabrication de la cloche. Dans des cas récents, Deinze par exemple, les mécènes sont des sociétés. Les parrainages donnent des indications importantes sur la vie locale de l’époque.
- Mention de la propriété, souvent la fabrique d’église en Belgique.
- Mention des évènements de déplacement, de cas de refonte, d’enlèvement, etc. Le plus fréquent de nos
jours : je remplace Josette, volée durant la seconde guerre mondiale.
-Mention des souverains. En présence de son excellence Sylbert, etc. Pour les cloches anciennes, n’est plus en actualité de nos jours.

Il est mentionné dans la littérature l’existence, rarement, de ce qu’on appelle une macédoine de remplissage. La définition serait : mentionner des lettres pour faire épigraphie, mais le texte ne comporte aucun sens. Cela semble tout à fait anecdotique.
De manière assez proche à une macédoine, il existe des textes 'chronogramme'. Le texte comporte des minuscules et des majuscules. le Mélange De Ces IndICatIons forme une date, ici par exemple MDCIII en chiffres romains, en ne prenant compte que des majuscules. Pour des raisons de jeu ou de mystère, le texte peut parfois ne comporter aucun sens cohérent avec la cloche.

4/ Les mentions à l’intérieur de la robe.
Aucune épigraphie, irréalisable techniquement à cause de l’accordage. Quelquefois des mentions à la craie.
Le plus fréquent : la note.
Quelquefois : mention d’un nom d’accordeur.
Assez rarement : tâcherons, visiteurs, graffitis anciens inexpliqués, traces de tournages à 90 degrés.

Les techniques d’épigraphie

Le décor et l'épigraphie sont réalisés en positif avec de la cire, moulés en négatif avec de la terre. Ensuite l’airain est coulé dans le moule de terre préalablement brûlé.

Le moule d’une cloche est en trois parties : le noyau, la chape et la fausse cloche. Ce moule est badigeonné de suif chaud qu’un calibre vient racler, afin de définir la forme générale de la cloche. La fausse-cloche, c'est-à-dire le moule négatif qui construit la surface extérieure de la cloche (la faussure), offre une surface polie et brillante, coupée à différentes hauteurs par des cordons. Les ornements et les inscriptions sont confectionnés en cire au moyen de matrices en bois de buis gravées en creux. La cire comprimée, positive, déposée sur la fausse-cloche, épouse fidèlement toutes les finesses des détails. On dépose sur les ornements et inscriptions en cire une terre très fine qui prendra la place dans les moindres détails sur les reliefs des motifs. Cette terre est très délayée et s'applique par couches. Les couches de terre du moule sont quant à elles mêlée de fils de chanvre croisés pour l’empêcher de se fendre ; cela lui donne de la solidité. On pousse alors le feu intérieur, dans le noyau, le moule devient brûlant, la cire et le suif fondent et sont absorbés par la terre. Le moule de la fausse cloche est alors achevé. Les éléments négatifs du moule, en terre cuite, sont définis par l’absence de cire, fondue et perdue. On appelle cette technique la cire perdue.

Cette technique est comme on le voit assez compliquée à exécuter.

Les rinceaux et les décors

On appelle les rinceaux les décorations répétitives apportées sur les cloches, en dessous ou au dessus des dédicaces, quelquefois au bas de la pince aussi. Le terme rinceau provient en réalité de l’architecture : Ornement d'architecture composé de branches, de fruits, etc., disposés par enroulement. La définition correspond donc bien à la décoration, c’est simplement que ce n’est pas un terme propre à la cloche.

Les rinceaux sont souvent des mêmes types de végétaux. Dans les plus courants dans les structures classiques : feuilles d’acanthe dites aussi en certains cas des palmettes, feuille de vigne, feuillages fruitiers de groseilles, feuilles de chêne, framboisiers. Dans les rinceaux plus récents, les formes peuvent être géométriques (Eijsbouts), représenter des figures fort soignées (Voegele), des anges, ou plus rarement des arabesques.

On n’observe pas de rinceaux avant le 15ème siècle. Le début d’apparition sur les cloches date du 15ème. Plus on se rapproche du 17e siècle et moins la fonte des cloches est pure. On a donc une dégradation de qualité dans cette période. L'âge d'or du rinceau végétal est le 19ème.

On appelle cordon les lignes qui font le tour de la cloche. Ils sont soit pleins et fondus par moulage, on les appelle alors des cordons de masse. Autrement, ils sont – plus rarement – constitués d’un alignement de boules. On les appelle alors les cordons perlés. Les cordons entourent le plus souvent la dédicace au sommet de la faussure, sous et sur la dédicace. On observe aussi très souvent des cordons à la fourniture, c'est-à-dire l’endroit de jonction entre la faussure et la pince. Quelques rares fois, il y a un cordon à la patte, c'est-à-dire l’extrémité de la pince, à la jonction avec la bouche.

Sources
- Exploration campanaire du Périgord, par l'Abbé H. Brugière, 1907.
- Les Cloches Du Canton De Rethel.Épigraphie Campanaire Ardennaise.
- Épigraphie campanaire de l'Aisne. Les cloches du canton d'Oulchy-le-Château, A. Rety, 1911.
- Epigraphie campanaire ardennaise. Les cloches du canton de Novion-Porcien, Albert Baudon.

- Robert Favreau, étude d'épigraphie médiévale, 1995.

Nous allons donc passer à présent à la partie illustration, qui permet de mieux visualiser ces généralités. Les images proviennent des trois cloches de Gallardon (Eure & Loir), idéales afin d'illustrer ce sujet.

Les dédicaces


Voici un exemple de dédicace ancienne, c'est une cloche de 1403.


Le lettrage est une forme dérivée de l'onciale.


Le type d'écriture permet de donner des indices sur l'ancienneté de la cloche. Ici, les lettres sont décorées d'enluminures végétales à l'intérieur des vides, c'est une forme primitive de rinceaux.


Les mots sont espacés par des éléments séparateurs, soit des décorations, soit des éléments verticaux qui ressemblent un peu à des os cannelés. C'est assez représentatif du travail de cette époque médiévale.


Sur cette cloche plus récente (1937), les lignes de dédicaces sont réalisées entre des cordons plutôt
massifs, enserrés entre deux lignes de rinceaux supérieur et inférieur.


Ici est mentionné le nom de la cloche : Thérèse-Denise.


Sur ce détail, on commence à voir le détail des lettrines. On remarque qu'il y a un petit liseré carré à chaque bord de lettre (voir la fin du mot curé). Ce liseré témoigne du soin apporté au lettrage, mais aussi éventuellement à la dextérité du fondeur.


Les traces sont ici le signe d'un travail adroit, car certains lettrages sont parfois moins bien réalisés.


Mention du parrain.


Sur la patte, mention du fondeur. Ici, c'est un peu plus compliqué, parce que cette cloche a été fondue par Louis Bollée, aidé d'Armand Blanchet, lui-même fondeur de cloches.


Je figure Louis Bollée comme maître fondeur d'une part parce qu'il avait beaucoup d'expérience,
il avait 59 ans lors de la fonte ; d'autre part aussi parce que Armand Blanchet est
moins réputé en tant que fondeur de cloches.


Détail sur un nom de fondeur.


Sur cette autre cloche, le lettrage est un peu plus fantaisiste, c'est donc signe de recherche,
mais le moulage laisse plus de relief à la surface de la cloche.

Les rinceaux


Ce sont les décorations qui enserrent la dédicace.


C'est ici une végétation très classique de feuille d'acanthe.


Sur la pince.


Ce genre de décoration donne un charme indéniable à toute cloche.


Ici par exemple, cette cloche n'a pas de rinceaux et ne possède pas de décoration d'anse, c'est plus basique.

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