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Tchorski
Le carillon de Deinze (1/6)
(Deinze beiaard)

Ce documentaire est dédié a posteriori à Aimé Lombaert.

Il s'agit d'un documentaire sur le carillon de Deinze, une petite ville située entre Gent et Kortrijk.
Un grand merci à Charles Dairay pour son accueil. Une moitié des images a été réalisée par Sandy De Wilde.
Les images sont destinées à enrichir la base de données de la VBV, l’association dédiée au patrimoine campanaire en Flandre, dans le cadre des 500 ans du carillon. Elles sont aussi données à l'administration communale de Deinze et l’office du tourisme, à des fins documentaires.
Le texte de la partie historique a été largement constitué par Charles Dairay lui-même.

Le carillon se situe dans la tour de chœur de l’église décanale de Deinze, aussi appelée Onze-Lieve-Vrouwekerk. Elle est de style gothique tournaisien, style parfois appelé à l'ancienne le gothique scaldien, ce qui est un mot assez peu usuel de nos jours. La tour est octogonale, comme dans le roman.

Le carillon est composé de 48 cloches intégralement Eijsbouts. Le carillon actuel de Deinze est le premier carillon à clavier. Auparavant, il y avait juste une horloge (1406) avec six cloches pour la ritournelle (1484). Avec les années, les cloches ont été remplacées plusieurs fois, en 1515, 1550 puis finalement tout a été détruit en 1580. Plusieurs fondeurs ont participé aux différents changements. L’ancien carillonneur de Bruges (Aimé Lombaert), carillonneur fort dynamique et professeur de solfège à Deinze, a monté un projet pour la création d’un carillon. Cet instrument a été implanté en 1988 et comportait 37 cloches. C’est en 1994 que 11 cloches sont ajoutées. Le bourdon fait 784 kg. Le système de carillonnement est à battant tiré. Le clavier est magnifique et la tringlerie neuve. Les battants sont à boule, système cher à Eijsbouts.

Deinze a la particularité d’avoir un type de carillon fort rare (à ma connaissance, seuls trois modèles en Europe). La tierce mineure a été remplacée par une tierce majeure. Cela change la forme des cloches. Pour donner des explications plus claires, je me base sur un écrit de la société Paccard, que je ne modifie pas : La cloche est un véritable instrument de musique. Mise en vibration, elle fait entendre un son principal - appelé Fondamentale - et des sons secondaires nommés Harmoniques, Hum, Tierce mineure, Quinte et Octave supérieure - parfaitement mesurables. L'intensité et la variété de ces différents harmoniques constituent le timbre, propre à chaque instrument. La cloche a cependant une particularité : son troisième harmonique est légèrement diminué, ce qui en fait une tierce mineure. C'est cette tierce mineure qui confère à la cloche ce timbre si particulier, un peu mélancolique.

La particularité de Deinze, c’est donc de posséder des cloches dont la tierce mineure est modifiée en tierce majeure. Avec un peu d’ironie, je dirais donc que ce sont des cloches heureuses. Ca veut donc dire que la fondamentale est la même mais la troisième harmonique est modifiée, elle n’est pas légèrement diminuée comme la quasi-totalité des cloches. A savoir que des carillons en tierce majeure sont très rares, les cloches de sonnerie le sont un peu moins. Ce type de cloche est souvent considéré comme meilleur. C’est en tout cas ce qui est prétendu dans la gazette de Paris, volume 5, page 38, auteur François-Joseph Fétis. Une bonne cloche et d’autres corps sonores graves font entendre outre le son principal d’autres plus faibles, qui forment une harmonie de tierce majeure quinte et octave. Or, en disant une bonne cloche, je fais entendre assez clairement ce me semble, qu’il en est de moins bonnes qui font entendre d’autres intervalles. Il ne s’agirait donc en acceptant discussion avec monsieur Busset que de démontrer que meilleures cloches sont celles qui font entendre tierce majeure.

Comment est-ce que cela a été possible de modifier la tierce mineure habituelle vers majeure ?

Je cite tout d’abord le traité d’acoustique de Ernst Chladni, page 236 : Si la forme d’une cloche ou d’un vase est assez régulière et partout la même, la série des sons possibles est comme les carrés de 2, 3, 4 etc, mais si la forme est différente ou si l’épaisseur n’est pas la même, vers le bord et vers le milieu, tous les intervalles peuvent se diminuer ou s’agrandir, de manière que la distance premier son au second peut être moindre d’une octave ou plus grande d’une douzième et que même les autres distances s’élargissent ou se contractent.

La situation à Asten (mais pas à Deinze).

Le son d’une cloche n’est pas un son simple. C’est un composé de différents tons rendus par les différentes parties de la cloche, entre lesquels les fondamentaux doivent absorber les harmoniques, comme il arrive dans l’orgue lorsqu’on touche à la fois l’accord parfait do-mi-sol. Le rapport de la hauteur de la cloche à son diamètre est de 12/15èmes, comme dans le rapport d’un son fondamental à sa tierce majeure, d’où l’on conclut que le son de la cloche est composé principalement du son de ses extrémités ou bords comme fondamental, du son du cerveau qui est à l’octave, et de celui de la pince qui est à la tierce du fondamental. Cela signifie donc que pour avoir une tierce majeure au lieu d’une tierce mineure, entre autres paramètres mais le plus important : on modifie le rapport de hauteur de la robe par rapport à la bouche, douze quinzièmes, à un rapport différent. Les cloches en tierce majeure sont plus évasées. Le rapport inversé est de 5/4 (cinq quarts), donc 5 à la bouche et 4 à la robe, au lieu des 12/15 habituels.


Photo provenant de carillon.org, © Eijsbouts.

La situation à Deinze

Les cloches de Deinze ont aussi une forme tout à fait particulière, mais au lieu d'être évasées, je dirais qu'elles donnent l'impression d'être légèrement plus fines. Sous réserve de mesurage, elles seraient un peu plus flûtées, c'est à dire plus hautes que larges. Cependant, la pince est fort épaisse. La finesse n'est pas une question d'économie de matériau mais uniquement de rapport hauteur-largeur. La principale modification à Deinze, et c'est très visible, c'est que la panse a été sur-épaissie. L'endroit où se trouve la troisième harmonique, c'est à peu près en hauteur au milieu de la cloche. Le fondeur - Eijsbouts en l'occurrence - a choisi de donner une plus grande épaisseur à la panse. Cela forme un intérieur de robe classique et un extérieur bombé. Pour rire, on pourrait dire que ce sont des cloches enceintes.

Carillons en tierce majeure : Asten (NL), Deinze (BE). Hazebrouck (FR), ce dernier a un son unique, entre tierce majeure et tierce mineure. Je n’ai pas trouvé mention d’autres carillons (d’après définition donc, 6 cloches ou plus) en tierce majeure, mais seulement des sonneries. Un carillon en tierce majeure a été récemment ajouté (avril 2010) à St-Maria in der Kupfergasse, par Royal Eijsbouts.


Les cloches de Deinze.

Les autres cloches de Deinze

Dans le clocher de Deinze se trouvent quatre cloches de volée. Trois sont relativement banales (si tant est qu’une cloche peut l’être). Disons plutôt qu’elles sont communes. Deux sont en fonctionnement quotidien, trois pour les grandes occasions, une dernière désaffectée.

Les deux quotidiennes sont des Michiels. Elles sont assez classiques. L'une est une Michiels Junior. L'autre est une Michiels Successeurs. Marcel était décédé, Eijbouts et Petit & Fritsen ont repris son actif en 1962, sous le nom Michiels Successeurs E-P&F, mais cela n'a pas été suivi de succès. La firme Michiels Successeurs a donc rapidement disparu.
La troisième est pour l'instant non identifiée. Elle porte une figure mariale des deux côtés, assez soignée. Elle mentionne 'ville de Deynze', 'stad van Deinze'. 1938. Aucune signature de fondeur. Son aspect assez banal ne facilite pas la reconnaissance.

La cloche Gherardt Van Halle : la quatrième et plus petite cloche n’est plus reliée au système de volée. Un peu cachée dans l’infrastructure, elle se cache dans l’ombre. Il s’agit d’une petite cloche de 1652. Malgré des recherches assez approfondies dans le petit monde du campanaire, il s’avère que personne ne connaît le fondeur. Il n’est pas cité dans le dictionnaire des fondeurs, ni dans le dictionnaire des facteurs d’instruments de musique. Il reste inconnu dans internet. La dédicace mentionne HEEFT – MY – GEGOTEN – GHERARDT VAN HALLE – 1652.

Elle a un son indéfinissable entre le faux et le très faux ! Malgré tout, ne pas analyser ça comme un rebus, c'est une cloche de valeur pour son ancienneté et sa rareté. Les lettrines sont assez maladroites. Deux rinceaux, supérieur et inférieur, à tendance vaguement florale, bien que ça ne soit pas reconnaissable. Quatre cordons au cerveau, sept cordons à la pince. Drôle de battant thermoforgé, maladroit.

A propos de Gherardt Van Halle, Tim Martens (Stormklok) nous informe de ses recherches : Dans un petit livre d'histoire locale, j'ai lu que l'église de Ronsele (commune de Zomergem) avait une cloche de 250 livres qui a été fondue par Gerard Van Halle en 1665. (Cette cloche n'existe plus, elle a été refondue par Duméry de Bruges). Dans un autre livre, j'ai lu que l'église Saint-Nicolas de Gand avait une petite cloche qui a été fondue en 1627 par Gregorius Van Halle, un fondeur ambulant qui était originaire de la Saxe. Sur le site de la VBV, il est mentionné que Geeraert Van Halle a fondu cinq grandes cloches pour l'église Saint-Martin de Courtrai.

Dans le Move museum Gent, il est répertorié un mortier (pot à moudre) en bronze, objet 548. Ils décrivent que l'inscription est : Gerardus Hallensis me fecit anno 1643. Ils précisent que Gerard Van Halle " était un fondeur de cloches itinérant de Lorraine, mais a longtemps travaillé à Gand ". Gerard Van Halle serait donc un fondeur ambulant allemand !

-Van Halle fait penser qu’il s’agit de ‘Gérard, de la ville de Halle/Hal’. L’orthographe Halle francisée est logique pour l’époque. Cependant, ce n'est visiblement pas le cas. Faux ami !
-Heeft mij gegoten signifie ‘j’ai été fondue par’, ce qui ne laisse aucun doute sur la qualité de fondeur.

Le carillon de Deinze est équipé d’un carillonnement automatique de ritournelle. Cette dernière est différente tous les quarts d’heure et fonctionne sur un rythme horaire. Elle est commandée par un Cariomat 2000. Le système Cariomat, créé en 1982, est le premier ordinateur de contrôle de carillonnement automatique au monde. Il a été élaboré par Clock-O-Matic. Cariomat 2000 fait partie d’une génération ultérieure d’horloge-mère (environs de 1989-1990, baptisé SYS3). C’est un système qui commence à être un peu ancien, mais il fonctionne toujours. De nos jours, il est remplacé par des Apollo II, Tempora ou Tempus.

Vous pouvez écouter Charles Dairay carillonner ci-dessous. Les enregistrements sont très perturbés par le vent et surtout la circulation. Certains disent que cet environnement fait partie du carillon... Il y a donc un souffle assez important, gênant, mêlé de gros vroum-vroums...

Vous pouvez télécharger l'entièreté du concert sur le logo. Durée : 40 minutes, 38 mégas.


Au bord de la Lys, nous allons découvrir l'église.


Elle se situe dans le centre de la ville.


Elle est bordée d'un axe de circulation très important.


La tour est octogonale. Nous allons y monter.


Le carillonneur a son accès privé à la tour.


C'est un escalier auquel on accède par l'extérieur.


Avant de découvrir le carillon, nous allons signer notre présence sur le cahier. Ce registre existe depuis la création de l'instrument de musique en 1989. On y voit notamment les présences d'Aimé Lombaert.

Le clavier

Avant de voir le clavier en photos, je vous propose quelques vidéos qui montrent le jeu du carillonneur.

 

 

 


La salle est vaste et bien aménagée. C'est un vrai bonheur. Dans le fond à droite, le tableau représente Aimé Lombaert au clavier. On voit bien que le carillon est un élément qui tient à coeur à la commune.


Les bâtons et en dessous, le pédalier.


Les raccords clavier - pédalier.


Charles Dairay au clavier. Il joue superbement bien :)


Détail sur ses mains sur les bâtons.


Ici, il explique la différence entre tierce majeure et mineure.


La tringlerie.

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