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Tchorski
La cloche de Saint-Pierre de Belleville

 


Toutes photos : Sébastien Berrut


Il s’agit d’une étude sur la cloche de Saint-Pierre de Belleville, une petite commune située en rive gauche de l'Arc, en basse Maurienne. Cette cloche est en de nombreux points exceptionnelle, ce qui justifie qu’on s’attarde sur son histoire. Elle appelle un certain nombre de réflexions d’ordre général sur la métallurgie médiévale, notamment sur l’aspect campanaire. Un grand merci à Madame le Maire Joëlle Chourgnoz pour l’accueil, un grand merci aussi à Sébastien Berrut pour les photographies de la cloche.
Corrections au texte : Sandy De Wilde.
Recherches sur les cloches Saint-Georges des Hurtières : Monsieur le Maire Alain Bouvier.

La description de la cloche

Cette cloche est traditionnellement datée du XIIIème siècle dans la littérature. C'est la plus ancienne cloche en fer connue en France, à l'exception de celle de Le Tech (1) - c'est à ne pas confondre avec la plus ancienne cloche de France conservée à ce jour. La plus « vieille » cloche de France « datée » est celle de Fontenailles, un hameau de la commune de Longues-sur-Mer en Calvados. Elle porte la date de 1202. Elle est conservée au musée du Baron Gérard à Bayeux. Une autre cloche, conservée mais non datée sur son épigraphie, est estimée du VIIIème siècle. Il s’agit de la cloche de Saint-Benoît sur Loire. Sa datation provient d’études archéologiques sur son site de fouilles. Ce serait la plus ancienne cloche de France connue de nos jours (2). Il faut tout particulièrement se méfier des sites touristiques qui racontent n’importe quoi sur Saint-Pierre de Belleville. La cloche de Saint-Pierre est la plus ancienne cloche en fer connue à ce jour. Ils ont transformé la phrase (qu’ils recopient tous ensuite) : c’est la plus ancienne cloche de France, en fer, qui par déformation et paraphrase devient : c’est la plus ancienne cloche de France. Elle est en fer. C'est bien évidemment faux, comme nous venons de le voir.

A l’époque de la réalisation de la cloche de Saint-Pierre de Belleville, qui est la transition entre l’époque romane et l’époque gothique – transition qui au passage est floue, contestée, et qui surtout dépend des lieux et des éléments qu’on considère (tradition musicale, architecture, métallurgie, etc.) – il existe trois manières de réaliser des cloches. Il s’agit de la fonte, du forgeage et du battage.

La fonte de l’airain (bronze) était déjà connue (3), mais les proportions n’étaient pas parfaitement maîtrisées. Les approximations se sont d’ailleurs poursuivies, bien qu'avec une moindre ampleur, durant la période gothique. L'alliage traditionnel, encore utilisé de nos jours, est 78% de cuivre et 22% d’étain. Etant donné que l’étain est coûteux, une pratique fréquente durant le moyen-âge était l’ajout d’une faible quantité de plomb, de l’ordre de 4 à 8%. Cela permettait d’économiser principalement de l’étain. Ces ajouts étaient catastrophiques sur la sonorité de l’objet car le plomb éteint la résonance (4). De plus, il rend la cloche cassante. C’est pour cela qu’un nombre assez limité de ces cloches nous est parvenu à ce jour, la plupart étant cassées ou refondues.

La seconde méthode est le forgeage. Les battants sont encore forgés de nos jours (ils sont pour la plupart thermoforgés, et quelques uns sont à boule boulonnée). Forger une cloche est un défi technique, vu la forme en vase de l’objet. Cela correspond plutôt aux toupins et sonnailles carrées. Les véritables cloches forgées que nous connaissons ont toutes pris comme modèle la cloche de Rocamadour. Une méthode intermédiaire est celle de la cloche forgée par parties puis soudée, c'est le cas par exemple de la cloche en tôle brasée de Villedieu. Le son est bien entendu désastreux, mais ces cloches nous intéressent pour leur technique, représentative de méthodes de communautés médiévales pauvres qui recherchaient un instrument d'appel.

La troisième méthode est le fer battu. C’est le cas de la cloche de Saint-Pierre de Belleville. C’est une méthode obsolète qui n’est plus utilisée de nos jours, et qui par ailleurs semble abandonnée depuis la fin de la période romane, à quelques cas d’exceptions près.

Nous en reparlerons plus loin dans la section sur la métallurgie de cette cloche.

Cette cloche est déposée. Elle est stockée à la mairie, dans un lieu où elle est protégée des agressions extérieures. Elle a été assez longuement déposée dans un coin de l'église paroissiale, elle fut ramenée à la mairie en 1959. A l’origine, elle se trouvait dans une chapelle dite du Temple, assez probablement en référence aux Templiers qui auraient occupé le site entre 1260 et 1313 dans ce qu’on appelait la Valle Corvorum, soit la vallée aux corbeaux. On appelait aussi cette vallée la Corbière, d’où le gentilé des habitants : les corbièrins. A noter toutefois qu'aucune référence historique exacte et justifiée ne nous est parvenue sur les templiers.

Au niveau des dimensions, elle a une hauteur de 40 cm pour une circonférence de 34 cm (source : corpus T.Gonon). C’est un gros objet pour l'époque, elle est plus proche du gothique que du roman à ce point de vue-là, étant donné que les cloches gothiques gagnent en poids. Par contre, du point de vue de la forme, elle est plutôt à rattacher au roman. Elle a une forme élancée un peu spéciale, nous étudierons cela dans l'analyse de la cloche.

Traditionnellement dans de nombreuses littératures locales, il est évoqué qu’elle est réalisée avec le fer de la mine de Saint-Georges des Hurtières – ce qui rejoint notre histoire personnelle minière, mais ceci est anecdotique. Pour le prouver scientifiquement, il faudrait des analyses comparatives. En attendant, étant donné la proximité de la mine (de l'ordre de quelques kilomètres) et étant donné qu’à cette époque, le transport des matières premières n’était pas celui d’aujourd’hui, l’éventualité que cela provient de la mine est à considérer comme extrêmement probable.

Elle possède une anse d’origine. Les autres anses sont cassées et ont disparu. C’est une anse de format simple, sans décoration. Elle possède une anse rapportée, beaucoup plus récente. C’était manifestement dans un but de réutilisation de la cloche, par économie. Cette méthode de travail fort irrespectueuse vis-à-vis d’un matériel ancien ne se ferait plus de nos jours, ou du moins espérons-le. La cloche possède un filet simple, à la pince. En dessous du filet, pour seule épigraphie, elle possède une croix ancrée et une lettre P. Il y a fort à parier qu’il s’agit plutôt d’une lettre grecque Rhô (ρ ou Ρ). Elle symbolise un R. En numération grecque, rhô vaut 100.

Que signifie la croix ancrée ? On pourrait imaginer de prime abord qu’elle est le symbole des templiers, cependant il faut se rappeler que c'est un élément extrêmement fréquent en épigraphie, y compris en période romane. Il semble donc hasardeux de prétendre qu'elle est reliée aux templiers. De plus, la croix ancrée est grecque, la croix des templiers est une croix pattée alésée.

Que signifie le P ? Nous pouvons émettre l'hypothèse que la croix est utilisée en guise de lettre grecque Chi (Χ) et, qu'adjointe au Rhô, cela forme le chrisme du monogramme du Christ. Techniquement dans le cadre de ce genre de cloche, le détail est fort limité en matière d’épigraphie. Nous supposons que la séparation des éléments du chrisme a permis une réalisation plus facile. Thierry Gonon évoque que c'est une épigraphie en rouleaux. Peut-être y a-t-il eu volonté d'une double symbolique ?

Dans les hypothèses que nous pouvons exclure, citons :
- La signature d’un fondeur. A cette époque (fin de la période romane pour les cloches), la fonte était encore réservée aux moines. Le monde séculier n’a eu accès à la fonte qu’au début de l’ère gothique. De ce fait, il paraît assez étonnant qu'un moine se mette en avant personnellement, la religion prédominant l'individualité. Cela est contredit par le fait que certaines cloches anciennes sont signées par Magister + prénom, mais cela reste relativement rare voire anecdotique pour le roman, plus fréquent pour le gothique.
- Un P ayant un rapport avec le P de Pierre, par rapport au nom du village. L’appellation de Saint-Pierre de Belleville était à cette époque Arbaretan. Le village a changé de nom en 1801. (5)
- Un P de datation. Les dates sont en lettres romaines : MCCLX, etc.

La métallurgie de la cloche de fer

Comme nous l’évoquions, la métallurgie campanaire du fer est un élément obsolète. Cette tradition s’est perdue tôt dans le moyen-âge. En effet, cela donne des sonorités désastreuses. Le bronze est meilleur à ce titre.

La métallurgie du fer battu est connue des Gaulois de manière sûre en 750 avant Jésus-Christ. Des fouilles archéologiques sur certains fours gaulois ont permis de mettre en évidence la réalisation de pièces comme des lames de couteaux. Ils maîtrisaient aussi certains alliages cuivreux coulés et martelés. Cependant, pas de cloche à notre connaissance. Pour les premières apparitions de mentions campanaires, il faut se référer au texte de Walahfrid Strabo (807-849) dans Libellus de exordiis et incrementis quarundam in observationibus ecclesiasticis rerum. Le texte en latin, reproduit ci-dessous, est très explicite sur la question :

De vasis, quae simpliciter signa dicuntur.
De vasis vero fusilibus vel etiam productilibus, quae simpliciter signa vocantur, quia eorum sonoritate quibusdam pulsibus excitata significantur horae, quibus in domo dei statuta celebrantur officia : de his, inquam, hoc dicendum videtur, quod eorum usus non adeo apud antiquos habitus proditur, quia nec tam multiplex apud eos conventuum assiduitas, ut modo est, habebatur. Apud alios enim devotio sola cogebat ad statutas horas concurrere, alii praenunciationibus publicis invilabantur, et in una solemnitate proxime futuras discebant. Apud quosdam tabulis, apud nonnullos cornibus horae prodebantur. Vasorum autem, de quibus sermo ortus est, usum primo apud Italos affirmant inventum. Unde et a Campania, quae est Italiae provincia, eadem vasa maiora quidem campanae dicuntur, minora vero, quae et a sono tintinnabula vocantur, nolas appellant, a Nola eiusdem civitate Campaniae, ubi eadem vasa primo sunt commentata. Quia vero tubas aereas et argenteas in lege habemus, et propheta quasi tuba vocem praedicationis exaltare iubet, congrue his vasis utimur in convocatione fideiium, ut praedicatio nostra in ecclesia in argento pura, in aere significetur durabilis et sonora, id est, ut nec haeretica foedetur rubigine, nec negligentiae lassetur pigridine nec humana supprimatur formidine.

Cela signifie (6) :
A propos des vases, qui sont simplement appelés cloches.
Quant à la question des vases creux, soit coulés, ou bien en métal fortement forgé ou en métal battu (7), qui sont simplement appelés cloches à cause de leur son en écho, réveillés quand ils sont frappés, ou sonnent les heures pour célébrer la liturgie de la maison de Dieu. A propos de ceux-ci, je dis, (notamment) que leur utilisation n'est pas réellement nouvelle. Elle est enregistrée dans le début des pratiques religieuses parce que les réunions n'avaient pas eu lieu fréquemment, alors qu'elles le sont actuellement. La dévotion a simplement forcé certains des fidèles à se réunir à des heures prescrites. D'autres ont été convoqués aux annonces publiques, et à cette cérémonie, ils apprenaient sur le prochain rendez-vous. Dans certaines communautés, les heures apparaissaient sur des tablettes d'ossements, d'autres sur des tablettes de corne. Il est connu que les Italiens ont été les premiers à utiliser les cloches. C'est pourquoi les plus grandes sont appelés campanae de la Campanie, une province de l'Italie où les plus anciennes ont été enregistrées, et pourquoi les plus petites, qui sont nommées tintinnabula à cause du bruit qu'elles font, sont appelés Nolae de Nola, une autre ville de la Campanie. Par conséquent, en raison du bronze et trompettes d'argent mentionnées dans l'Ancien Testament, et parce que les ordres du prophète, la voix de l'enseignement était élevés comme une trompette, nous utilisons correctement ces cloches pour appeler les fidèles. De cette façon, nous exprimons notre appel à l'église, de façon durable et sonore avec du bronze. En d'autres termes, il ne sera ni souillé par les hérétiques, ni abîmé pour cause de négligence, ni subjugué par la crainte de l'homme.

Notre cloche est à rapprocher de la technique du fer battu. A noter, et c’est important dans la métallurgie médiévale, que cette technique n’est pas explicitée dans le traité du moine Théophile (Schedula diversarum artium), datant du XIIème siècle. Théophile explique une technique campanaire avec l’utilisation d’une chape et d’une fausse cloche, ce qui reprend la base de nos techniques d’aujourd’hui.

A quoi correspond la technique du fer battu ?

D’un point de vue fonctionnel et technique, la date de réalisation de cette cloche correspondrait au milieu du XIIIème siècle. Nous en reparlerons plus loin dans le chapitre concernant la datation. C’est à cette période que les forges s’installent à proximité des cours d’eau, pour profiter de la force hydraulique. La réalisation de cette cloche a forcément présupposé une rencontre entre les mineurs des Hurtières, provenant du monde séculier, et les moines templiers, provenant du monde régulier. Il y a obligatoirement eu un accord commercial entre eux pour la vente du fer. Nous avions dans le passé émis l’hypothèse que cette cloche était un prototype et qu’elle provenait d’une collaboration technique entre le monde minier et le monde régulier. Cependant, nous préférons revenir sur cette hypothèse, étant donné le contexte. Cela nous semble trop audacieux pour l’époque. La cloche est encore un élément purement religieux, exclu des utilisations civiles que nous connaissons de nos jours. En l’occurrence, la cloche romane serait une réalisation de moine et aurait une utilisation de monastère ou d’église. De nombreux codex régissent l’utilisation (voir l’excellente thèse de Thierry Gonon à ce sujet, Les cloches en France au Moyen Age). Le mineur des Hurtières a probablement servi uniquement à la fourniture du fer fort (8).

Plus perfectionnée que les réalisations des Gaulois, qui fondaient lentement le fer dans du charbon de bois contenu par un four creusé au sol, avec une température de fonte beaucoup trop basse, notre réalisation provient ici de ce qu’on appelle un bas fourneau.

Le four est surélevé par rapport au sol. Le creuset est divisé verticalement en deux parties à l’aide d’une plaque. Le compartiment arrière est rempli de minerai de fer lavé et concassé. Le compartiment avant est rempli de charbon de bois. La plaque est retirée lors de la cuisson. C’est ce qu’on appelle le four catalan. Il a fait son apparition dans les environs du XIème siècle.

Les souffleries utilisées sont actionnées par des arbres à cames qui assurent une ventilation soutenue, reliés à de puissants marteaux, qu’on appelle des martinets.

Le charbon de bois est recouvert d’une couche de cendre humectée et fortement tassée. Cette couche imperméable canalise la ventilation créée par les souffleries, et oblige le monoxyde de carbone formé par la combustion partielle du charbon à traverser le minerai de fer. On obtient ainsi une réduction. Le minerai va partiellement fondre et se rendre vers le bas du creuset. Comme dans ce procédé, il n’est pas possible d’obtenir une véritable fusion du fer, on observe plusieurs défauts importants. Le fer descend par grumeaux. Il est pâteux. Pour arranger ça, on l’expose à un feu très violent et on le bat, pour qu’il ne forme qu’une seule masse compacte.

On estime que la température atteinte à cette époque avoisinait les 700 degrés, ce qui est en tous cas très loin de la température de fusion du fer pur (1535°C). Une certaine part des impuretés restantes (notamment des laitiers et des scories) était évacuée par battage. Cette technique laissait cependant un travail imparfait. C’est ce qui fait que notre cloche a un aspect de métal hétérogène. Elle est granuleuse, avec présence de pores, et laisse apparaître de légères zones de plaques décollées.

Nous ne pouvons appeler cette technique du forgeage, étant donné que le fer n’était pas amené à l’état liquide. C’est ce qu’on appelle la technique du fer battu ou encore le fer cinglé (terme provenant du cinglage).

Nous sommes persuadés que des techniques proches de celle du moine Théophile ont été utilisées pour réaliser la cloche qui nous occupe. En effet, comment réaliser par « modelage » le filet présent sur la pince ? Il ressemble étonnamment à nos filets contemporains. De ce fait, on est à même de se demander si un moule n’a pas été réalisé. Cela ne peut en aucun cas être une fausse-cloche. La terre était trop friable et surtout, le fer pas assez fluide. Une planche à trousser aurait brûlé. Peut-être était-ce un moule en matériau dur ? La cloche ne présente en tout cas aucun joint longitudinal.

Les cloches en fer connaîtront un essor bien plus important dans une période postérieure de l'histoire, il s’agit de la fabrication des sonnailles et des clarines. Il y aura beaucoup de qualité dans ces travaux. Cela sort cependant de notre sujet.

Analyse de la cloche

Il est nécessaire d’opérer une nuance de mot. Nous n’avons pas affaire à un fondeur de cloche. Etant donné qu’elle n’a pas été coulée, nous préférons faire appel au terme de forgeron dans un sens élargi. Thierry Gonon évoque d’ailleurs la même idée (ibid, chapitre 2.1.1.3.2.1, page 73). Pour autant, elle n’a pas été forgée. Nous n’allons pas inventer le mot pour la technique hybride, considérons simplement que c’est un peu entre les deux.

Afin de respecter sa fragilité, cette cloche n’a pas été tintée. Nous ne connaissons pas sa note. Inéluctablement, à cause du matériau, elle doit avoir un temps de résonance très bref.

Nous ne pouvons pas évaluer si elle a servi en volée ou en timbre, pour plusieurs raisons :
- Il manque des anses, et donc nous pouvons difficilement évaluer son mode d’accrochage.
- Nous ne l’avons pas soulevée, donc nous ne savons pas si elle contient une bélière ou pas.
Cela reste donc une inconnue pour le moment. Dans tous les cas, les modes de volée de l’époque étaient rudimentaires. Ce n’est donc pas à comparer avec les rétro-mitigés et autres de notre période contemporaine. Si elle était utilisée en volée, elle était en lancé franc, attachée à un axe simple et sonnée avec une corde.

Les autres cloches romanes en fer que nous connaissons sont : la cloche de Terrasson-La-Villedieu (Dordogne), la cloche de Le Tech (Pyrénées-Orientales), la cloche de Vailhourles (Aveyron) (9). La cloche de Saint-Pierre ne possède absolument aucune similitude avec ces trois cloches. Ces dernières possèdent globalement une forme de casque et ont une jointure. Ici, notre cloche ressemble nettement plus aux modèles élancés de cloches romanes en bronze. Le diamètre de la cloche de Saint-Pierre est dans la moyenne des cloches de fer romanes (36 centimètres, contre 31 à environ 40cm pour les autres). Seule la hauteur donc est atypique pour ce qui est d'une cloche en fer (les cloches en bronze ont déjà cette forme à cette époque). Ce n’est pour autant pas quelque chose de choquant. De nombreuses expérimentations existaient encore à cette époque, avec des réalisations disparates plus ou moins heureuses. (10)

Il apparaît cependant clairement que la cloche de Saint-Pierre est plus perfectionnée que les trois autres mentionnées, qui elles sont basiques : ni pince ni cerveau.

Le minerai des Hurtières possédait une teneur assez élevée de manganèse. Le point de fusion de ce métal est de 1245°C. De ce fait, une présence de manganèse dans le produit final est probable (non évacué sous forme de laitier ou de scories). Nous ne connaissons pas l'influence de la présence d’un tel métal sur les qualités sonores. Au XIIIème siècle, l’exploitation consistait principalement à vider des ferrières, poches contenant beaucoup de sidérite. Il est difficile de comparer et de s'avancer sans analyse du matériau de la cloche. La cloche ne laisse pas apparaître de trainées noires en faussure, seulement des ombres brunes, qui correspondent probablement à des vestiges de rouille.

Même sans analyse, il est à penser que la cloche est strictement liée aux Hurtières. La mine est omniprésente dans la vallée à cette époque. Les cloches en fer sont très rarement mentionnées dans les textes médiévaux, elles étaient probablement déconsidérées suite à leur piètre sonorité. La forme de la cloche de Saint-Pierre, même altérée, montre cependant un instrument de qualité, le travail est manifestement soigné et adroit. De plus, la seule anse restante nous fait supposer qu’il ne s’agissait pas d’un simple crochet plié, mais bel et bien d’un ouvrage afin de constituer une couronne. Il est difficile de s’exprimer quant au cerveau car il est fortement abîmé, mais il a en tout cas une allure ellipsoïde qui semble correcte et mesurée.

La forme générale de la cloche de Saint-Pierre est vaguement à rapporter à ce qu’on appelle le pain de sucre, ou plus précisément le type B de cloches romanes en bronze (Gonon, Ibid, 2.1.2.3.2.2). Le rapport Ds/D (11) est de 0,55 ; le cerveau mesure 19 centimètres. Par rapport au format traditionnel du pain de sucre, il est important de noter que la pince ne comporte pas un angle brusque à la faussure, mais une pince élancée avec un angle doux de transition. Le cerveau est marqué, mais sa proportion est à considérer avec précaution. La hauteur de quinte est fort étroite. La mesure de 0,55 est plus proche de la moyenne gothique (0,60) que la moyenne romane (0,45), in Gonon, ibid, 2.2.2.3.3.1.

Le rapport H/D (12) est étonnament élancé, on a une mesure de 0,86. C’est moins élancé que la moyenne des cloches romanes (1,03 in Gonon, Ibid, 2.2.2.3.3.6) et également que la moyenne des cloches gothiques (0,95 in Gonon, Ibid, 3.2.4.5). En réalité, cette cloche n’a presque pas de pince. Elle a une robe qui est presque rectiligne. On a donc une bouche large et un cerveau très étroit, avec une transition linéaire. C’est un cerveau arrondi de type 1. D’après les marques de soudure, il semble rapporté. Ce cerveau très étroit pourrait être considéré comme provenant d’une culture du haut moyen-âge. Nous préférons considérer la cloche de Saint-Pierre comme une "exception culturelle", car ce n’est pas une cloche mérovingienne… (13)
Le manque de différentiation d’angle entre la faussure et le cerveau, et généralement la présence d’une haute robe rectiligne, est très clairement à rapporter aux modèles classiques de cloches romanes en bronze. (14)

On a donc ici une cloche d’inspiration hybride. Le cerveau est à rapporter aux traditions archaïques de cloches en fer, la pince peu marquée aux cloches romanes, la forme générale de l’objet (H/D, Ds/D) au début des cloches gothiques. C’est un objet de transition. Le fait qu’elle soit en fer a apporté des difficultés au forgeron, qui a dû mettre en œuvre des techniques sans doute assez inhabituelles.

Conclusion de datation : Il n'y a rien d'incohérent quant à la datation du XIIIème siècle, en tout cas pour ce qui est des questions de formes géométriques. On a vu que la forme de cette cloche n'a que peu de correspondance avec ses homonymes de l'époque. Malgré tout, elle possède quelques caractères typiques des cloches de cette époque de transition : corps élancé, pince peu marquée, cerveau soudé. La présence des templiers est une hypothèse déterminante. Il n'a malheureusement pas été possible dans le cadre de cette étude de prouver cette présence. Quoi qu'il en soit, cette cloche est un élément exclusivement religieux, et pour cette époque romane, elle a donc dû être fondue par des moines. Ces flux d'informations sont concordants. Si l'installation du temple date effectivement de 1260, il est à considérer que la cloche date de cette période également, car la cloche est un élément fondamental dans le rythme des offices. A noter que c'est exclusivement une cloche d'appel. Les anses ont l'apparence d'un bel ouvrage, au vu de la seule restante.

Chez les voisins : La cloche de l'église de Saint-Georges des Hurtières (15) a une sonorité étrange, qui est brute et terne. Nous aurions pu penser qu'il s'agissait d'une cloche en fer. Une spécificité de cloche de ce type pour cette région minière nous apparaissait comme tout à fait plausible. Cependant, d'après le relevé de monsieur le maire Alain Bouvier : La cloche de la Chapelle de la Minière date de 1674. Circonférence à la base 120 cm, diamètre extérieur à la base 38,5 cm, épaisseur à la base 3 cm, poids 27 kg. Elle sonne en sol. Inscriptions : "Au nom et gloire de Dieu, Saint-Bernard Sainte-Barbe". Si elle est en fer, ce qui est à vérifier, elle ne date en tout cas pas du moyen âge.

Notes.
(1) Commune de le Tech dans les Pyrénées Orientales. La cloche de Le Tech semble antérieure, estimée au VIIIème siècle par Thierry Gonon, voir corpus de la thèse citée en bibliographie.
(2) Exclusion faite des : cloche de Saint-Ronan à Locronan (Finistère) et la cloche miraculeuse de la vieille cathédrale de Saint-Pol-de-Léon (Finistère). Toutes deux sont du VIème siècle. Nous considérons que ce sont des clochettes.
(3) Voir en particulier les notes de réalisation de Walahfridus Strabo au IXème siècle, rejoint plus tard mais toujours de manière antérieure à la cloche de Saint-Pierre, par le moine Théophile. Le texte complet du moine est disponible dans la bibliothèque Persée sur internet.
(4) Dans certains alliages on ajoute : du phosphore, du zinc, du plomb. Le phosphore permet d'augmenter les caractéristiques mécaniques. Le zinc augmente la coulabilité ainsi que la malléabilité de l'alliage. Le plomb (jusqu' 6%) permet une meilleure usinabilité. Enfin, le béryllium apporte une dureté exceptionnelle au bronze, qui se rapproche de la dureté des aciers, tout en gardant toutes les qualités spécifiques au bronze. Ces éléments sont peu utilisés vu les conséquences catastrophiques sur l'aspect sonore.
(5) Voir : Noms des communes de Savoie sous la révolution Française.
(6) La traduction n'est pas littérale mais a été adaptée à la syntaxe de nos jours, tout en cherchant à ne pas déformer le propos.
(7) Ceci est présent dans la traduction latin > anglais de Alice L. Harting-Correa, mais pas dans le texte original en latin, donc ??
(8) Voir l'histoire de la mine de fer de Saint-Georges des Hurtières, notamment sur le site des mines et minières des Alpes: http://moulinafer.free.fr/Mines.html
(9) Sauf oubli de notre part...
(10) Les Cloches en Rouergue, Patrimóni, le journal du patrimoine aveyronnais.
(11) Diamètre sommital divisé par le diamètre à la bouche.
(12) Rapport de la hauteur divisée par le diamètre de la bouche.
(13) Les mérovingiens, période datée du Vème siècle jusqu'au VIIIème siècle.
(14) Voir la forme de la cloche gothique d'Octon, dans l'Hérault.
(15) Situé à vol d'oiseau à 4 kilomètres de Saint-Pierre.

Bibliographie.
- Le moine Théophile : Schedula diversarum artium.
- Walahfridus Strabo, Libellus de exordiis et incrementis quarundam in observationibus ecclesiasticis rerum.
- Félix Vicq-d'Azur,Jean Le Rond d' Alembert, Encyclopédie Méthodique, 1783.
- Charles-Joseph Panckoucke, Encyclopédie des arts et métiers mécaniques, 1784.
- Thierry Gonon, Les cloches en France au Moyen Age, Errance, collection Hespérides.

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